Le Syndicat Agricole 29 octobre 2015 à 14h00 | Par Le Syndicat Agricole

« Un hommage à nos aïeuls et au territoire »

« En mai fais ce qu'il te plaît », nouveau film du réalisateur artésien Christian Carion, a été entièrement tourné dans la campagne du Nord-Pas de Calais.

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Christian Carion, lors du tournage du film à Coigneux (80) (© Le Syndicat Agricole) Le tournage du film dans les collines de Coigneux L'ensemble du matériel technique du tournage Une costumière au travail Les vaches du Gaec du Rossignol ont eu un rôle important dans le film ! La famille Laignel qui a accueilli les loges des acteurs dans sa cour de ferme Les caravanes réservées aux comédiens Au centre, Christian Carion, le réalisateur du film

Natif de Cambrai et issu d'une famille d'agriculteurs à Lebucquière (62), Christian Carion est un enfant du pays. Dix ans après l'immense succès de son film « Joyeux Noël », l'histoire d'une fraternisation entre soldats lors de la trêve de Noël 1914, le réalisateur revient avec « En mai fais ce qu'il te plaît », un nouveau long-métrage retraçant l'exode d'un village du Pas-de-Calais lors de la Seconde Guerre mondiale. Animé par l'histoire de sa propre famille, de nombreux témoignages et par sa région natale, le cinéaste a opéré un véritable « retour à la source », selon ses dires, pour tourner intégralement dans les fermes et les collines de l'Artois, du Ternois et de la Somme. À la veille de la sortie nationale du film au cinéma (mercredi 4 novembre), Christian Carion a répondu à nos questions.

Pouvez-vous, tout d'abord, nous présenter la ferme de votre enfance et de vos parents ?
Mes parents étaient agriculteurs à Lebucquière, entre Bapaume et Cambrai. Mon père, qui était au départ éleveur laitier, a très vite arrêté les vaches pour se spécialiser dans le cochon et a construit une porcherie à la fin des années 60. C'est surtout l'endive qui occupait et passionnait le plus mes parents. Ils ont même été les premiers du secteur à installer une salle de forçage d'endives hydroponique ! Je me souviens des défilés de bus d'agriculteurs qui venaient découvrir l'installation.

Vous avez donc fait des études agricoles...
L'agriculture m'intéressait beaucoup, naturellement, et mon père voulait que je devienne ingénieur agricole. J'ai donc fait un bac C et une classe prépa en agronomie, puis j'ai intégré l'école nationale du génie de l'eau et de l'environnement de Strasbourg (Engees), qui dépend du ministère de l'Agriculture. Nous nous formions dans les domaines du drainage, de l'irrigation, de l'assainissement ou de l'hydraulique agricole, mais aussi à l'équipement rural et à l'aménagement du territoire.

Quand la passion du cinéma vous a-t-elle rattrapé ?
Le cinéma a depuis toujours fait partie de mes rêves. Dès que j'avais un peu de temps et durant les vacances scolaires, je m'amusais à faire de petits films. J'estime avoir eu une enfance en cinémascope, avec les grands espaces, le ciel et la diversité des paysages que représente le Nord-Pas de Calais ! Un jour, j'ai participé à un festival de films, puis à plusieurs, et enfin de belles rencontres m'ont encouragé à concevoir des histoires plus longues.

À quand remonte votre idée de réaliser un film sur l'exode de 1940 ?
Le moment de l'exode, ce mois de mai 1940, est un mois qui a marqué profondément ma famille. Ma mère, qui l'a pleinement vécu, m'en a souvent fait le récit. Pour être honnête, je ne sais plus à quand remonte mon envie d'en faire un film sur le sujet. C'est assez difficile à dater. Étant donné la dimension que la période symbolise pour moi et sa complexité, je crois que j'attendais « d'avoir de la bouteille » avant de me lancer. Mais ma mère avançant en âge, je me suis dit qu'il était temps. C'était très important pour moi qu'elle puisse le voir.

Comment avez-vous préparé et conçu l'histoire du film ?
Il y a tout juste 3 ans, j'ai lancé un avis de recherche régional à travers plusieurs médias, une sorte d'appel à témoins, pour collecter des témoignages. Les retours ont été impressionnants, nous avons été submergés de messages. Une grande partie des habitants des villages du Nord-Pas de Calais vivaient de l'agriculture. Beaucoup racontent qu'ils ont dû abandonner leur ferme et partir sur les routes pour fuir la guerre. C'est au fil de tous ces récits qu'a été conçu le film. Depuis, nous avons tout classé et certaines lettres ont trouvé une place aux archives nationales.

Un de ces témoignages vous a-t-il particulièrement touché ?
Chaque témoignage était captivant et nécessaire pour moi. Je me souviens de l'histoire singulière de cette dame, qui avait 7 ans à l'époque... La guerre avait emporté ses parents et elle s'est retrouvée seule avec son petit frère de 5 ans. Une nuit, ils ont eu très peur après avoir entendu du bruit dans la grange de leur ferme. Lorsqu'ils se sont approchés, un soldat allemand, blessé, gisait sur le sol. Il leur a alors demandé d'abréger ses souffrances et de le tuer. Ce récit m'a véritablement frappé et nous l'avons reconstitué en une scène intégrale dans le film.

Certains personnages du film sont aussi issus de vos propres souvenirs...
En effet, je me suis inspiré des traits de caractère de personnes qui ont accompagné mon enfance. Par exemple, le personnage de Paul, le maire du village (joué par Olivier Gourmet), m'a été directement inspiré par mon grand-père maternel qui était maire de sa commune. Il était très attaché à la République et à ses valeurs. Au démarrage de l'évacuation, il a même emmené la statue de Marianne. Mon grand-père possédait vraiment un cheval nommé « Hitler », patronyme que j'ai repris dans le film.

Revenir tourner sur les terres de votre région et de vos ancêtres, qu'est-ce cela représente pour vous ?
C'est un retour à la source, une sorte d'hommage à nos aïeuls et au territoire. Je ne voulais pas aller tourner le film à l'étranger dans un décor superficiel, mais dans le pays de mon enfance que je connais par coeur, là ou l'Histoire s'est réellement déroulée. Nous avons choisi des figurants locaux car tous savaient ce que l'exode voulait dire, certains venaient de familles qui avaient vécu cet épisode. Ils ont été au top : concernés et motivés.

Quel bilan tirez-vous de ce tournage dans le Nord-Pas de Calais - Picardie ?
Un excellent souvenir ! Avec, cerise sur le gâteau, des mois de juin et juillet 2014 très beaux et même chauds, ce qui a facilité le tournage. C'est la première fois que j'avais à réaliser de telles scènes - de déplacement et de combat - avec autant d'acteurs. Il y a donc eu évidemment des moments plus délicats ; je pense notamment à l'attaque des bombardiers allemands Stuka, une semaine de tournage pour quelques minutes à l'écran, ou encore au passage des chars Panzer dans les champs de blé du sud de l'Artois, deux jours de réalisation pour 40 secondes dans le film. C'est un bilan très positif qui domine et l'accueil du public lors des différentes avant-premières dans la région nous a vraiment marqués.

Propos recueillis par Simon Playoult

- © Le Syndicat Agricole

 


Pendant six mois, l'ensemble des habitants de la ferme du Rossignol, y compris les animaux,

ont vécu au rythme du tournage.

Éleveurs aguerris et apprentis acteurs

Grâce à ses paysages bucoliques et à son positionnement sur la frontière du Pas-de-Calais et de la Somme, la commune de Coigneux (80), avec ses 50 habitants, est vite devenue la plaque tournante des équipes de la production du film. Perchée sur les contreforts du village, à quelques enjambées de la source de l'Authie, le Gaec du Rossignol a joué, à lui seul, un rôle central dans la réalisation du film « En mai fais ce qu'il te plaît ».

Aménager le décor naturel du film
Le plongeon dans l'univers du 7e art commence un matin de janvier 2014 lorsque la famille Thulliez reçoit la visite surprise du régisseur de la production. « Après des repérages, il nous a expliqué que plusieurs de nos pâtures avaient été choisies comme lieu de tournage, explique Sophie Thulliez qui élève 115 vaches laitières. Nous avons accepté de les mettre à disposition et nous nous sommes alors engagés à ne pas faucher certaines parcelles au printemps et à démonter toutes nos clôtures ! ». L'équivalent de trois mois de préparation en amont pour les exploitants agricoles. Le cheminement des préparatifs a été suivi par l'équipe du film à raison d'un rendez-vous par mois au début jusqu'à un entretien par jour à la veille des premières prises de vues (juin 2014). L'ensemble des véhicules d'époque utilisés dans le film était aussi stocké à la ferme du Rossignol.

Des acteurs dans l'étable
À l'approche du tournage, c'est au tour du troupeau (de races Holstein et Rouges flamandes) d'être réquisitionné pour les besoins du film. « Neuf vaches devaient être utilisées au départ, puis 15 et enfin 100, s'amuse  David Thulliez. Il a fallu anticiper les procédures de transport des animaux, mais surtout les préparer à ce nouvel environnement ». C'est alors qu'un véritable travail d'animalier a débuté à la ferme. « Pour certaines scènes, nous avons dû apprendre aux vaches à cohabiter avec cochons, oies et chiens », se remémore Sophie Thulliez. Pour préparer d'autres séquences, l'acteur Olivier Gourmet est venu par étapes successives sur l'exploitation pour se familiariser avec les laitières. L'agricultrice elle-même a guidé ses animaux devant la caméra. « Dans le film, il y a une scène où les vaches devaient se joindre à la foule sur la place du village, poursuit l'apprentie comédienne. J'ai donc enfilé un costume de figurante et le troupeau m'a suivi à travers la nuée de personnes ». Un scénario répété plusieurs fois lors du tournage. De sacrées actrices ! « Il est vrai que nous avons donné beaucoup de notre temps, mais si c'était à refaire, je signe sur-le-champ », conclut l'agricultrice.

Simon Playoult

- © Le Syndicat Agricole

 


Zoom sur... La ferme de l'Hirondelle, nid douillet des comédiens

Un peu plus bas dans le village de Coigneux, une autre grande bâtisse a connu l'effervescence du tournage. La ferme de l'Hirondelle a eu l'honneur d'accueillir les loges des acteurs et de l'ensemble des équipes durant une quinzaine de jours.
C'est l'immense cour de la ferme qui a très vite séduit le régisseur du film. « Le terrain est plat, clos et facile d'accès pour pouvoir stationner le convoi de semi-remorques et de caravanes que représente la production », souligne Alain Laignel, le propriétaire. Malgré l'arrivée programmée du cortège technique du film, la famille a été impressionnée par le matériel qui a soudainement envahi sa cour en juin 2014. « Chaque camion avait une fonction particulière : maquillage, habillage, administration, logistique, décors,... indique Yanne-Marie Laignel. C'est comparable à l'organisation d'un cirque ; on peut dire qu'il y avait de l'animation à la ferme ! » Les acteurs disposaient de caravanes haut de gamme et entièrement autonomes. « Mathilde Seigner, qui est une bonne écuyère, a passé beaucoup de temps avec notre jument, ajoute l'hôte des lieux. Tous ont été très simples et accessibles ». La famille a même pu assister à une scène majeure du tournage.

« Une discipline quasi-militaire »
C'est à quelques pas derrière la ferme qu'a été réalisé l'un des passages principaux du film : celui du bombardement des habitants en fuite par les avions ennemis. « Il faut une sacrée patience lorsqu'on est acteur, évoque Yanne-Marie Laignel. Les temps d'attente entre les scènes sont parfois déconcertants, le réalisateur scrute le moindre bruit néfaste (cloches de l'église, voies aériennes, meuglement de vaches...) et patiente pour une luminosité idéale ». Toute la complexité de réaliser un film d'époque dans un décor naturel. « Des pétards étaient utilisés pour simuler les impacts de bombes au sol, détaille Alain Laignel. C'est globalement une organisation quasi-militaire, nous avons pu voir à quel point c'était minutieux de concevoir une simple image et de gérer acteurs et figurants ». Un passage qui marquera pour longtemps les habitants de ce petit village du Pays du Coquelicot.

S. PL

- © Le Syndicat Agricole

Le synopsis du film

L'exode vécu par un village du Pas-de-Calais

Mai 1940. Pour fuir l'invasion allemande, les habitants du petit village de Lebucquière dans le Pas-de-Calais partent sur les routes. Comme des millions de Français, ils fuient l'arrivée de l'armée allemande qui roule vers Paris. Ils emmènent avec eux dans cet exode un enfant allemand, dont le père opposant au régime nazi et accueilli au village quelques années plus tôt, est emprisonné à Arras pour avoir menti sur sa nationalité. Libéré à la suite d'une insurrection, celui-ci se lance à la recherche de son fils, accompagné par un soldat écossais cherchant à regagner l'Angleterre, à travers une région plongée dans le chaos...
Avec Mathilde Seigner, Laurent Gerra, Olivier Gourmet, August Diehl, Alice Isaaz, Matthew Rhys...

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