Le Syndicat Agricole 17 juillet 2015 à 08h00 | Par Le Syndicat Agricole

Thierry Roquefeuil claque la porte de l'interprofession laitière

La crise laitière se transforme en crise de confiance entre les acteurs de la filière.

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« Les conditions de fonctionnement de l'interprofession entre les collèges ne sont pas réunies pour répondre à la mesure des enjeux de la filière », constate, désabusé, Thierry Roquefeuil.
« Les conditions de fonctionnement de l'interprofession entre les collèges ne sont pas réunies pour répondre à la mesure des enjeux de la filière », constate, désabusé, Thierry Roquefeuil. - © DR

La crise du lait s'invite au sein du Cniel. Thierry Roquefeuil, président de l'interprofession laitière depuis 2013, a en effet remis sa démission « aux présidents de la Fédération nationale des industries laitières (Olivier Picot-FNIL) et de la Fédération nationale des coopératives laitières (Dominique Chargé-FNCL) », a-t-on appris par communiqué de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL), le 9 juillet dernier.
Le matin même, lors du conseil d'administration du Cniel, à la suite de la présentation de la conjoncture laitière actuelle (difficulté de trésorerie des éleveurs et prévisions des cours du lait à la baisse sur les six prochains mois), la FNIL a demandé une suspension de séance, accompagnée de la FNCL. À leur retour, ces derniers auraient exprimé leur volonté « de n'avoir de compte à rendre à personne ». Du moins, leurs propos ont été perçus comme tel par l'ensemble des représentants des producteurs.


« L'indifférence des transformateurs »
« Dans un climat lourd de crise de l'élevage, le collège des producteurs de l'interprofession a constaté, ce matin, que les transformateurs restaient sourds et muets face à une conjoncture fortement dégradée pour les éleveurs, indique Thierry Roquefeuil. Les industriels laitiers ne veulent toujours pas entendre la réalité des difficultés des éleveurs alors que la forte mobilisation des producteurs laitiers témoigne de l'ampleur de la détresse sur le terrain ». Selon lui, la crise laitière « est un sujet interprofessionnel » : « Cela ne fait pas débat, estime-t-il. La filière laitière, représentée par l'interprofession, a pour mission de trouver des solutions pour sortir de cette ornière ». Cependant, il constate que « les conditions de fonctionnement de l'interprofession entre les collèges ne sont pas réunies pour répondre à la mesure des enjeux de la filière ». Martelant au passage que « les acteurs d'une interprofession doivent se respecter et encore davantage dans les périodes difficiles ». Et de déclarer : « Je considère que je ne peux pas cautionner, en tant que président du Cniel, cette attitude d'indifférence des collèges des transformateurs alors que j'appelle depuis de longues semaines à la responsabilité de tous les acteurs de la filière. Une prise de conscience collective s'impose. Il y a urgence ! ».
Dans un communiqué du 7 juillet, la FNPL avait en effet « demandé à chacun des acteurs de l'aval de la filière qu'elle avait rencontrés, d'actionner la clause de survie (ou clause de renégociation), telle que la loi Hamon le prévoit, pour permettre aux producteurs de lait de « passer » cette crise. Or, constatant qu'à ce jour « la filière laitière n'avait pas répondu à la grande détresse des producteurs de lait », le syndicat laitier majoritaire annonçait donc une mobilisation plus forte des éleveurs, d'autant plus que la sécheresse « risque de faire grimper le cours des céréales et de renchérir le coût de l'alimentation ».


Dialogue de sourd
Toujours est-il que pour Thierry Rocquefeuil, il s'avère nécessaire de s'interroger sur le rôle de l'interprofession dans ce contexte. « Ma question, face aux problèmes de conjoncture, c'est : qu'est ce qu'on fait ? C'est un travail de réflexion en commun qu'il faut avoir. Nous sommes obligés d'avoir une stratégie commune », insiste-t-il. Et de justifier sa démission par le fait que « les choses n'avançaient plus ». « Si le rôle de l'interprofession n'est plus de fixer le prix du lait comme cela a pu l'être auparavant, elle a tout de même dans ses statuts la mission « de réguler l'offre et la demande », poursuit-il.
Pour sa part, Dominique Chargé lui a répondu que « l'on ne change pas le marché parce qu'on en a discuté en interprofession : « Je reconnais parfaitement que la conjoncture est difficile pour la filière aussi bien pour les producteurs que les industriels. Nous sommes exposé à la violence du marché international. Tous les acteurs doivent se retrousser les manches ». Le président de la FNCL parle de fusion entre coopératives, de valorisation sur le marché intérieur, de la nécessité d'intervention des pouvoirs publics, de mesures d'urgences afin de faire face à l'embargo russe et au retrait des Chinois sur les marchés mondiaux. « Je ne comprends pas qu'il n'y ait pas eu de mesures prises à Bruxelles pour anticiper la crise avec des retraits massifs de produits sur les marchés et une hausse du prix d'intervention », observe-t-il. Avant de s'avouer « surpris » de la démission du président du Cniel.
En entretien avec le ministre de l'Agriculture quelques heures plus tard, Thierry Roquefeuil a notamment fait le point avec lui sur la situation délicate des éleveurs, demandant un soutien fort du ministre lors de la réunion préparatoire du futur Conseil européen de septembre au sujet de la crise laitière. « Le travail, c'est de rassembler [l'ensemble des membres de la filière, ndlr] pour leur donner des objectifs communs [...], arriver à faire en sorte qu'il y ait une cohérence dans la filière, rapprocher les points de vues et remettre tout le monde avec des objectifs communs et collectifs », avait affirmé Stéphane Le Foll, lors d'une interview, le 9 juillet, sur RTL, au sujet de la crise dans la viande bovine. Un discours qui pourrait s'appliquer aussi à la filière laitière.

Zoom sur... Sombres horizons pour les cours mondiaux du lait

La chute des cours du lait de ces derniers mois risque de durer encore au second semestre 2015. « Les perspectives de prix pour les six prochains mois sont pour l'instant particulièrement difficile à cerner », estime prudemment Benoît Rouyer, économiste au Cniel. Une vision partagée par la Rabobank qui, dans sa dernière note du 22 juin, table sur une remontée des cours mondiaux seulement au début de l'année 2016 avec « la stabilisation des importations chinoises » et la reprise des achats par les consommateurs, favorisée par les prix bas. Depuis plusieurs mois, les prix mondiaux sont à la baisse en lien « un ralentissement de la demande mondiale, dans un contexte de collecte stable, voire en progression », observe de son côté FranceAgriMer. En Europe, le scénario est le même : « Avec moins de demande à l'exportation sur certains produits mais aussi sur le territoire communautaire de la part des opérateurs, dans une attitude attentiste de "l'après quota laitier", le marché à tourné au ralenti ». Le retrait de la Chine du marché mondial est sur toutes les bouches dans la filière française. Elle a effectivement diminué ses achats de poudre de lait écrémé sur le marché mondial de 33 % (36 700 tonnes), en pénalisant plus ou moins tous ces fournisseurs. Mais ces derniers ont réussi à « reporter les volumes sur d'autres marchés, voire même à les augmenter », d'après FranceAgriMer. Ainsi, la Nouvelle- Zélande s'est tourné vers d'autres marchés asiatiques (+53 % vers l'Indonésie, la Malaisie, les Philippines, Singapour et la Thaïlande), comme l'Australie (+64 % vers l'Indonésie et +13 % vers la Malaisie). L'Union européenne a trouvé des portes de sortie vers le Bangladesh, le Pakistan, le Japon, les Philippines et l'Égypte. Elle a accru ses exportations de 16,6 %. Toujours d'après FranceAgriMer, « sur la poudre grasse, la Chine a divisé ces achats par deux sur la période janvier-avril, s'approvisionnant à 99 % auprès de la Nouvelle-Zélande ». L'Europe s'est vu alors prendre une partie de son marché vers l'Algérie par la Nouvelle-Zélande, en excès de production. Elle s'est alors retournée vers le Moyen-Orient et certains pays d'Afrique. Pour le beurre, l'Europe reste bien positionnée, avec une hausse des exportations de 15,6 %, du fait d'un retrait des États-Unis sur ce marché et d'une meilleure compétitivité en lien avec la parité euro/dollars. Une parité qui a aussi servi les échanges de poudres de lait écrémé, dont le prix européen est le plus bas du marché mondial.

Les livraisons de lait dans l'UE progresseraient de 1 % en 2015

Les livraisons aux laiteries de l'UE progresseraient de « seulement 1 % » sur l'année calendaire en cours par rapport à 2014, « en dépit de la fin des quotas », selon les dernières perspectives agricoles à court terme publiées le 10 juillet par la Commission européenne. Compte tenu de la poursuite de l'embargo russe, de plus fortes quantités devraient être destinées à la production de poudre de lait et de beurre, plutôt que de fromage, précise Bruxelles. La production de viandes (porcine, bovine, ovine et volaille) est attendue à la hausse.

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