Le Syndicat Agricole 17 octobre 2013 à 08h00 | Par Le Syndicat Agricole

Social - Un agriculteur se suicide tous les 2 jours en France

En France, 485 agriculteurs se sont suicidés entre 2007 et 2009. Les plus touchés sont les exploitants agricoles des secteurs de l’élevage bovins viande et bovins lait.

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« L’isolement des exploitants agricoles, tant au niveau professionnel que social (célibat), amplifie ce mal-être. C’est un sentiment constaté sur l’ensemble du territoire, et qui est vécu de manière encore plus forte dans les grandes régions d’élevage », explique Jean-Bernard Bayard.
« L’isolement des exploitants agricoles, tant au niveau professionnel que social (célibat), amplifie ce mal-être. C’est un sentiment constaté sur l’ensemble du territoire, et qui est vécu de manière encore plus forte dans les grandes régions d’élevage », explique Jean-Bernard Bayard. - © S. Leitenberger

Si les agriculteurs ont toujours été tristement désignés parmi les professionnels les plus exposés au risque suicidaire avec, à leurs côtés, militaires et psychiatres, aucune étude n’avait jusqu’alors été officiellement conduite sur ce fléau. Raison pour laquelle, en décembre 2011, Bruno Lemaire, ministre de l’Agriculture de l’époque a annoncé un plan national de lutte contre le suicide, prévoyant notamment « un décompte aussi précis que possible du nombre de suicides parmi les exploitants agricoles en France, depuis 2007 ». Menée par l’Institut national de veille sanitaire (INVS) en collaboration avec la caisse centrale de la Mutualité sociale agricole (MSA), cette étude a été officiellement publiée le 10 octobre. Elle porte sur les années 2007, 2008 et 2009 et sur les exploitants agricoles en activité professionnelle.


485 agriculteurs se sont suicidés en 3 ans
Entre 2007 et 2009, 417 suicides chez les hommes et 68 chez les femmes ont été enregistrés pour les chefs d’exploitation agricoles ou leurs conjoints. Le suicide apparaît comme la troisième cause de mortalité des agriculteurs après le cancer et les maladies cardiovasculaires. Quel que soit le sexe, le suicide reste la cause la plus fréquente de décès quand celui-ci est dû à une cause extérieure (accident, suicide, homicide). Le suicide par pendaison est le plus fréquent.
« Un excès significatif de suicides a été observé chez les hommes exploitants agricoles à partir de 2008, comparativement à la population générale de même âge », indique le compte-rendu de l’étude. Les exploitants des filières bovins lait et bovins viande sont les plus touchés, les hommes entre 45 et 64 ans, plus particulièrement. Selon l’étude, ces observations coïncident avec la temporalité des problèmes financiers rencontrés dans ces secteurs sur la période d’étude. « L’excès de mortalité par suicide observé à partir de 2008 dans l’étude pourrait être pour partie associé aux fortes contraintes financières, liées à la crise économique, subies par le monde agricole depuis 2007. » Pour le lait, la fin des accords tacites sur le prix du lait en 2008 pourrait avoir eu un impact sur le suicide des agriculteurs. En 2008, chez les hommes, les élevages bovins lait et bovins viande présentent la surmortalité la plus élevée, soit 56 % pour les bovins-lait et 127 % pour les bovins-viande, supérieurs à la population générale. Mais attention, cette étude est « purement descriptive ». « Elle ne permet pas de mettre en évidence la relation causale entre l’activité agricole et la surmortalité par suicide observée », commente l’Invs. En réaction, Stéphane Le Foll a indiqué dans un communiqué qu’il « continuerait à conduire une action déterminée pour permettre une reconquête des revenus dans les secteurs les plus fragiles et en particulier l’élevage. » Le ministre de l’Agriculture a souhaité par ailleurs réaffirmer son engagement en faveur du plan national lancé en 2011.


22 cellules pluridisciplinaires opérationnelles
Ce plan national de lutte contre le suicide prévoyait également la mise en place de cellules pluri- disciplinaires au sein des 35 caisses MSA. Si certaines avaient déjà leur structure, d’autres ont dû la créer : en 2012, 31 caisses sur 35 ont ainsi créé une cellule et 22 étaient pleinement opérationnelles pour une prise en charge pluridisciplinaire des agriculteurs en situation de fragilité. Composées de professionnels de la MSA (notamment d’un membre du service de l’action sanitaire et sociale et d’un médecin du travail), les cellules travaillent, pour un tiers d’entre elles, en collaboration avec les psychologues, présents ou non au sein de la cellule. Elles se réunissent en moyenne quatre fois par mois et travaillent en partenariat avec les organisations professionnelles agricoles et les agences régionales de santé, les conseils généraux et les associations.


En 2012, la MSA a repéré 408 agriculteurs « fragiles »
Ces cellules spécialisées ont détecté au total 408 situations dites « de fragilisation » en 2012 et dans 144 cas, soit plus de 35 %, il s’agissait de situations urgentes, graves avec potentiellement un risque suicidaire. Ce sont majoritairement des hommes (77 %) et la tranche d’âge la plus représentée est celle des 45-54 ans, pour 44 % des cas détectés. Si la fourchette d’âge est élargie aux 35-64 ans, on trouve 89,5 % des cas. La plupart sont des exploitants agricoles (73 %) et des salariés (22 %). Dernier volet prévu par le plan national : l’instauration d’un dispositif d’écoute pour les agriculteurs en situation de détresse. Menée en partenariat avec l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (INPES), la mise en service de ce numéro cristal (payant mais non surtaxé), prévue dans un premier temps au 1er trimestre 2013, sera prochainement opérationnel.

Interview de Jean-Bernard Bayard, président de la chambre d’Agriculture de Région

« Chaque nouveau cas est un cas de trop »

D’après l’étude de l’INVS et de la MSA, près de 500 agriculteurs se sont suicidés entre 2007 et 2009. Avez-vous été surpris par ces chiffres ?
Malheureusement non. Cela fait des années qu’on prend ce sujet très au sérieux, même s’il y a une certaine pudeur. Il faut dire que le suicide en agriculture est encore tabou. On avait donc déjà conscience de cette situation dramatique. La FNSEA s’attendait même à des chiffres supérieurs à ceux avancés dans l’étude de l’INVS et de la MSA. Ce rapport permet de dresser un état des lieux précis, au moins sur l’ampleur du phénomène. Toujours est-il que chaque nouveau cas est un cas de trop.

Comment expliquez-vous ce mal-être au sein de la profession agricole ?
D’après les spécialistes, les causes de cette surmortalité par suicide chez les agriculteurs sont multi-factorielles. Il n’y a pas une raison spécifique, mais un ensemble de raisons qui conduisent parfois à des situations de détresse. Le risque de suicide est plus important chez les ruraux en général, et plus particulièrement chez les agriculteurs du fait de leur détermination. Souvent, ils passent à l’acte sans en parler à personne avant. L’étude montre par ailleurs que c’est surtout le secteur de l’élevage, en particulier bovins lait et bovins viande, qui semble le plus touché par ce type de drames. Même s’ils correspondent aux pics de suicide observés en 2008 et 2009, les soucis de rentabilité n’expliquent pas tout.
Qu’il s’agisse des contraintes administratives ou économiques, les agriculteurs exercent leur métier dans des conditions de stress très importantes. Beaucoup souffrent également du regard de la société sur leur métier, avec cette impression d’être pointé du doigt en permanence. L’isolement des exploitants agricoles, tant au niveau professionnel que social (célibat), amplifie également ce mal-être. C’est un sentiment constaté sur l’ensemble du territoire, et qui est vécu de manière encore plus forte dans les grandes régions d’élevage. Cette ambiance pesante fait que certains ont du mal à prendre du recul par rapport à la conjoncture.

Existe-t-il aujourd’hui des outils pour repérer les agriculteurs en souffrance ?
Un dispositif d’écoute des agriculteurs en détresse va être mis en place au niveau national. Des partenariats avec des associations spécialisées type SOS amitié, SOS suicide existent aussi dans certaines régions. Il est primordial d’intervenir le plus en amont possible et pour cela il faut être à l’écoute. Il s’agit d’une démarche collective qui doit être portée par les Chambres d’agriculture, les coopératives, les privés, les banques, les assurances et la MSA. La FNSEA va également sensibiliser son réseau départemental sur cette problématique, pour que ses responsables au niveau communal et cantonal soient particulièrement vigilants sur le terrain à d’éventuels cas d’agriculteurs en difficulté. Le repli sur soi et le renfermement sont des signes précurseurs. Nous devons retrouver du lien et cette ambiance typique des communes rurales où chacun connaissait son voisin et échangeait avec lui. L’important c’est d’arriver à faire parler les gens, pour pouvoir leur apporter des solutions.

Quelles pourraient être ces solutions ? Aider les agriculteurs en situation de détresse à envisager une reconversion ?
D’abord il faudrait sortir des analyses purement comptables, je pense qu’il est indispensable d’accompagner aussi sur le plan personnel les exploitants agricoles en difficulté. Quant à une éventuelle reconversion, les agriculteurs ont justement du mal à se reconvertir. C’est avant tout culturel : ces derniers sont très attachés à leur métier, et le vivent avec passion. Par conséquent, une reconversion est souvent vécue comme un échec. Il faut donc d’abord les aider à sortir la tête de l’eau, à prendre du recul, pour ensuite les accompagner dans cette voie.

Propos recueillis par MDS

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