Apiculteurs et agriculteurs sont de la même famille
Piqué d’abeilles depuis qu’il a 15 ans, Yvan Hennion a transmis sa passion à son fils Adrian, qui pense reprendre l’exploitation. - © DR
Les ruches sur le toit de l’Opéra de Lille, c’est lui. Installé depuis 1998 au Mont d’Halluin, Yvan Hennion est un apiculteur passionné qui aime faire découvrir son métier. Il accueille 4 000 à 5 000 visiteurs par an (90 % de scolaires) dans sa « Ferme aux abeilles ».
Qu’est-ce qui caractérise une exploitation apicole ?
L’apiculture est une activité économique à part entière. Elle se décline autour de la production de miel, de gelée royale, de pollen. Avec également de nouveaux marchés porteurs, tels la multiplication d’abeilles (essaimage), la pollinisation de parcelles, ou encore celui des ruches en entreprise, pour lequel je dispense des cours d’apiculture aux salariés. Comme pour un troupeau de vaches, le suivi quotidien des abeilles est nécessaire sinon elles meurent. On travaille aussi avec des races et une véritable génétique sur l’exploitation : essentiellement de la Buckfast pour le miel, et un peu d’abeilles noires locales.
Comment avez-vous eu l’idée d’ouvrir la ferme au public ?
On a été touché indirectement par les problèmes de dioxine dans le secteur. Même s’il n’y a ni PCB ni dioxine dans le miel, cela eut l’effet d’une bombe auprès du public. Malheureusement, la ferme n’est pas très loin de l’usine en cause ; avec la psychose ambiante, les gens ont vite fait l’amalgame. Bien sûr, nous n’avons reçu aucune aide des pouvoirs publics. D’où la décision de mettre en place les visites sur l’exploitation. Ma famille et moi, nous nous sommes battus pour expliquer notre métier. Et 10 ans après, on commence à récolter les fruits de ce travail pédagogique.
Alors que les phytos sont régulièrement pointés du doigt comme étant responsables de la disparition des abeilles, que pensez-vous de l’homologation du Cruiser OSR sur colza ?
C’est une provocation : dans de nombreuses régions, la vie de l’entreprise apicole se joue lors de la miellée sur colza. Mais il faudra faire avec. La section apicole de la FNSEA a demandé à Bruno Le Maire d’intervenir sur la mise en place d’un programme spécifique de surveillance pour les abeilles. Pour ma part, je suis favorable à ce que l’ITSAP (Institut de l’abeille) soit mandaté pour mener, dès septembre, des études de terrain à grande échelle sur l’ensemble du territoire. Le fabricant parle d’une rémanence courte pour ce produit, qui limiterait les risques d’exposition. Je ne suis pas chimiste, d’où l’intérêt d’en étudier les effets sur le terrain. Maintenant, si le Cruiser OSR permet d’utiliser moins d’insecticides quand la plante est en fleur, alors tant mieux. Car Protéus, ainsi que les cocktails insecticides-fongicides, posent également problème en détruisant la faune auxiliaire.
Cela ne risque-t-il pas d’envenimer les relations entre apiculteurs et agriculteurs ?
Apiculteurs et agriculteurs font partie de la même famille, celle du monde agricole. C’est ensemble que nous ferons avancer les choses en échangeant sur nos pratiques respectives. Je suis aussi agriculteur, je traite également avec des produits phytos. Il ne faut pas seulement interdire l’utilisation de certains produits, mais proposer aussi des solutions alternatives efficaces. La production intégrée peut en être une, comme la mise sur le marché de molécules moins nocives. Le monde agricole est demandeur de produits plus respectueux de l’environnement et des hommes. Les abeilles sont un gage de bonne foi auprès du grand public. Les agriculteurs devraient s’en servir pour montrer qu’ils font attention. D’ailleurs, les pratiques évoluent, la plupart ne traite plus de façon systématique.
D’après vous, quel sont les autres facteurs qui pourraient expliquer cette hécatombe dans les ruchers ?
Le « désert alimentaire » est pour moi l’une des causes principales des pertes dans les ruchers, avant même les phytos. Quand les abeilles ne parviennent pas à trouver assez de nourriture, c’est l’ensemble de l’équilibre de la ruche qui est mis en péril. Sur ce point, je pense que les mélanges de jachère apicole vendus par les négociants ne sont pas adaptés au climat de la région. Les abeilles ne vont pas sur le trèfle violet ; et le sainfoin, qui représente 60 % du mélange, donne peu à l’hectare.
Je crois qu’il faut également regarder du côté de la conduite sanitaire des ruchers. Le monde apicole n’était pas prêt à faire face au varroa (cf. page ci-contre). La plupart des apiculteurs ne sont pas assez formés aux maladies. Si des agents sanitaires sont formés par la DSV, nombreux sont les apiculteurs qui continuent à interpréter les symptômes dans leur coin. Il faudrait peut-être mettre en place une formation obligatoire, mais à côté des apiculteurs professionnels, il y a aussi les amateurs qui n’ont pas forcément conscience qu’un cheptel, ça se soigne. En tout cas, il est indispensable d’améliorer les conduites apicoles afin de limiter les pertes.
Quelles sont les améliorations possibles ?
Sur le plan technique, cela passe par de nouvelles pratiques, telles l’insémination artificielle, la mise en place d’un suivi des reines plus poussé et d’une véritable sélection afin d’obtenir des ruches plus fortes. Sur le plan de la formation, le BTS apicole n’existe pas en France. À quand la création d’un diplôme supérieur spécialisé abeille ?
Quels sont les défis que devront relever demain les apiculteurs ?
La filière apicole française dans son ensemble doit encore se structurer. Si, au niveau national, cela passe par la création d’une interprofession, au niveau européen cela implique que l’apiculture soit davantage reconnue dans la future PAC. Aujourd’hui, quand un jeune s’installe en élevage bovin, tout un programme d’accompagnement est prévu. En apiculture, rien.
Pourtant les jachères apicoles ont été ré-introduites dans la Pac ?
Oui, mais pas forcément à leur juste valeur. Le terme même de jachère apicole suggère un abandon de la parcelle, alors qu’il n’en est rien. À l’instar des prairies permanentes, il s’agit de mieux les valoriser, en mettant en avant ce rôle « d’alliée de l’agriculture » qu’occupe l’abeille. Et de faire en sorte que chacun ait intérêt à planter quelques fleurs plutôt qu’uniquement du blé.
Propos recueillis par MDS
Zoom sur… Interdépendances
Les abeilles ont besoin du colza et vice versa. 1/3 du rendement de cette grande culture est conditionné par l’activité de ces ouvrières agricoles modèles, et par celle des autres pollinisateurs. D’un côté, le rendement d’une ruche lors de la floraison de colza représente en moyenne 10 à 30 kg de miel, soit environ 60 % de la production annuelle moyenne d’une ruche en zone de plaine. De l’autre, les butineuses participent à l’amélioration de la faculté germinative, de la teneur en huile, de l’homogénéité, ainsi qu’à la diminution du taux de déchets à la récolte. D’après une étude conjointe de chercheurs français (INRA et CNRS) et allemands, publiée en 2008, la valeur économique du service rendu par les pollinisateurs est estimée à 2 milliards d’euros en France et 153 milliards d’euros au niveau mondial.
MDS
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