Le Syndicat Agricole 30 septembre 2016 à 09h00 | Par Le Syndicat Agricole

Les vulpins font de la résistance...

Confrontés à la résistance des vulpins et autres ray-grass, les Britanniques modifient en profondeur leurs pratiques agricoles. Une évolution dont s'inspire la coopérative Unéal.

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Le recours massif à la chimie pour lutter contre le vulpin a incité la plante à s’adapter pour ne pas disparaître. © C. Gloria Pour Keith Norman, directeur technique chez Velcourt, la chimie ne suffit plus pour contrôler les vulpins résistants. © DR Responsable technique à la coopérative Unéal, Marc Dupayage encourage les agriculteurs à changer leurs pratiques « avant qu’il ne soit trop tard ». © DR

C'est en constatant le grand nombre de champs de céréales sales et les échecs de plus en plus fréquents du contrôle du vulpin et d'autres graminées que Marc Dupayage, responsable technique de la coopérative Unéal, a eu l'idée de mettre ses expérimentations en commun avec Velcourt, principale société anglaise de gestion d'exploitation agricole outre-manche. En Angleterre, les premiers cas de résistance aux herbicides ont été détectés dès 1982, sur le vulpin. Aujourd'hui, 1 hectare sur deux est touché, soit 1 million d'hectares répartis dans tout le pays ! L'enjeu du contrôle de ces graminées, et en particulier du vulpin, est de taille. La présence de 15 à 25 pieds au m² peut entraîner une baisse de rendement de 4 à 8 quintaux ; 100 pieds au m² provoquent des pertes de 20 quintaux. Chaque épi de vulpin contenant environ 100 graines, on comprend mieux la nécessité de contrôler systématiquement cette plante, sous peine de ne plus pouvoir cultiver de céréales sur l'exploitation concernée. Compétition avec le blé pour la lumière, absorption massive d'azote et même émission d'une toxine au niveau des racines qui vient inhiber le système racinaire du blé, sont autant de facteurs qui nécessitent un désherbage systématique du vulpin. « 40 pieds de vulpins au m², ce sont 90 unités d'azote qui seront captées par les vulpins au détriment du blé », illustre Keith Norman, directeur technique chez Velcourt.
Depuis le début des années 1980, le recours massif à la chimie, au détriment de l'agronomie, a provoqué une forte pression de sélection sur le vulpin qui s'est finalement « adapté pour ne pas disparaître ». Qui plus est, on a eu recours massivement à des produits avec le même mode d'action, comme les urées substituées (isoproturon, chlortoluron...) ou plus récemment, les sulfonylurée (Atlantis, Absolu, Archipel...), avec désormais pour corolaire de nombreux échecs de désherbage et des programmes « qui n'atteignent plus les 100 % d'efficacité », reconnaît Marc Dupayage. Même si, dans nos régions, on est encore loin de ces chiffres, au Royaume-Uni, le coût moyen de désherbage est d'environ 120 euros par hectare, avec des pointes à 350 euros en cinq passages, dont deux en prélevées, « avec parfois des résultats inférieurs à 50 % », témoigne Keith Norman. Avant que de telles déconvenues arrivent en France, il est « grand temps d'agir et peut-être de changer quelque peu nos pratiques », atteste Marc Dupayage.

Vers la fin du « tout chimique »...
La réponse à la maîtrise des adventices dans les céréales, et en particulier du vulpin, n'est donc plus uniquement chimique. Ainsi, dans certaines exploitations gérées par Velcourt, l'utilisation de deux glyphosates en pré-semis suivie d'un programme de pré-­levée (Fosbury, Prowl et Oklar), d'un post-levée précoce (VIP) et d'un Atlantis associé, de nouveau, au Fosbury, donne des résultats très aléatoires, malgré un investissement de plus de 200 euros par hectare. Aujourd'hui, les produits à l'origine des phénomènes de résistance sont clairement identifiés dans l'ensemble du Royaume-Uni. Il s'agit des inhibiteurs de l'ALS (sulfonylurées), des « Fop » et des « Dim ». Ils se combinent souvent ensemble pour être même présents à des degrés divers dans une même parcelle en même temps. Sur le plan chimique, l'heure est aujourd'hui, chez Velcourt, à l'expérimentation de nouvelles matières actives présentes sur d'autres cultures, comme l'éthofumesate, de nouvelles formulations de molécules existantes comme l'Avadex ou encore la combinaison, presque scientifique, de solutions existantes. Cette dernière alternative apporte, par exemple, une action supérieure de 23 % en passant d'une combinaison de deux à quatre matières actives en étant cependant loin d'une efficacité parfaite. L'entreprise anglaise teste ainsi un prototype directement utilisable au champ qui permettrait de diagnostiquer la présence de plantes résistantes et d'indiquer la famille chimique la plus à même de contrôler les plantes « récalcitrantes » présentes dans la parcelle. Chez Unéal, ces différentes options de combinaisons de produits et de passages, automne puis printemps, sont largement pratiquées depuis de nombreuses années avec un succès presque parfait. Cependant, avec l'expérience anglaise qui tend inexorablement à se transposer chez nous, l'heure est probablement à tester de nouvelles solutions pour contrôler les vulpins.

Le retour en force de l'agronomie
Sans pour autant remettre en cause totalement la chimie, « il est clair que nous sommes allés trop loin dans cette voie en oubliant l'agronomie », plaide ainsi le spécialiste de chez Velcourt. Labour, semis tardif, rotation, introduction de la jachère ou de cultures de printemps, variétés de céréales « étouffantes » sont autant de recours testés par la société anglaise. C'est sur les pratiques culturales que les marges de manoeuvre sont les plus importantes. Reculer, par exemple, une date de semis de fin septembre au 15 octobre permet de ramener une population de vulpins de 3 700 à 1 200 en TCS et de 260 à 16 en labour. Introduire une culture de printemps, comme l'orge, provoque la quasi-disparition du vulpin dans la rotation et le labour ramène la population à 150 en TCS. Mais attention à l'utilisation du labour, avec une graine de vulpin qui a une durée de vie dans le sol d'environ 15 ans, une variation de la profondeur de travail de quelques millimètres risque d'entraîner la remontée de graines précédemment enfouies. Mieux vaut donc éviter de systématiser cette pratique, en particulier en cas de présence importante et pérenne de vulpins dans la parcelle. Au regard des expérimentations faites par l'entreprise britannique, il semble qu'il ne vaut mieux pas changer de profondeur de travail du sol, afin d'éradiquer, petit à petit, le stock semencier présent dans l'horizon travaillé. Souvent, l'utilisation de nouveaux outils ou le recours à des tracteurs plus puissants fait remonter de semences précédemment enfouies. Pour ce qui est des faux semis, les avis sont, là aussi, assez partagés. Si le vulpin a une profondeur optimale de levée de 1,5 cm, la succession d'outils de déchaumage superficiels ou le recours à des désherbages totaux détruisent clairement les repousses de vulpins. Néanmoins cette donnée agronomique est fortement dépendante du taux de dormance des graines de vulpin. Ainsi, cette année, cette période d'inactivité de la graine est élevée ; même un travail du sol ne fait pas germer la plante. Les conditions climatiques à maturité du vulpin influencent notablement la dormance de celui-ci. Les périodes froides rencontrées à ce stade, comme cette année, ont plutôt tendance à augmenter la dormance moyenne. Les déchaumages devraient donc être moins efficaces. La dynamique des levées de pieds de vulpins dans le blé a aussi évolué. Si hier, 80 % des plantes levaient en automne, on assiste désormais à « un lissage » de ces levées tout au long de l'année. Un contrôle unique à l'automne n'est donc plus envisageable.
Sur le plan variétal, les Britanniques ont également beaucoup mis en avant les variétés à croissance rapide avec un fort potentiel « étouffant » pour faire concurrence au vulpin. Cette donnée est même référencée dans les catalogues variétaux au même titre que la résistance à la verse ou au froid. Pour ce qui est des densités, là aussi, des leviers existent ; néanmoins, sur un plan économique, ils semblent difficiles à mettre en oeuvre. Il faudrait, en effet, des semis à 400-450 grs/m² pour être efficace. Mais c'est sans doute dans l'optimisation de la rotation et dans l'utilisation de cultures de printemps que les marges de manoeuvre sont les plus importantes pour contenir, voire éradiquer les populations de vulpin. Sans application d'herbicide supplémentaire, les expérimentations entreprises par Velcourt montrent une réduction de 88 % du vulpin rien qu'en introduisant, par exemple, une féverole, une orge de printemps ou encore un maïs tous les deux ans après une culture d'hiver ! L'entreprise anglaise a ainsi édité « un guide du choix des cultures suivantes » selon la densité de vulpin. Clairement, si les densités ne dépassent pas 100 pieds au m², l'utilisation de l'orge de printemps est la meilleure option avec un minimum de travail du sol au printemps. Dès que ce seuil est dépassé, le blé ne devrait pas être suivi d'une autre céréale. Pour des situations plus extrêmes, soit plus de 500 pieds au m², ce qui devient fréquent outre-manche, les experts de chez Velcourt préconisent une jachère derrière le blé, avec un minimum, ensuite, de trois ans sans blé dans la parcelle. L'utilisation de cultures moins fréquentes dans l'Hexagone peut être aussi une solution, comme le seigle fourrager, qui produit plus de 40 tonnes de matière à l'hectare, à condition d'avoir les débouchés, comme la méthanisation. Des alternatives plus originales, mais transposables chez nous, semblent aussi particulièrement efficaces, comme le semis en automne d'une interculture d'avoine noire et de vesce. Le pouvoir concurrentiel de l'association et la production d'avénocine par l'avoine, une toxine qui inhibe la germination de vulpin, donnent des résultats très encourageants. Un semis direct d'orge ou de blé de printemps dans le mulch, après destruction par un herbicide total, ne nécessite souvent pas de désherbage sur la culture.
Après un recours massif « au tout chimique », l'agriculture anglaise semble faire un virage à 180°C dans ses pratiques, en remettant l'agronomie au coeur de ses réflexions et de ses choix. Si la problématique de résistance au vulpin ou au ray-grass semble moins préoccupante dans nos régions de production, des signes avant-coureurs laissent penser qu'on s'en approche dangereusement. Alors comme le fait remarquer Marc Dupayage : « Il est temps de faire évoluer nos pratiques avant qu'il ne soit trop tard, d'autant que des solutions faciles à mettre en oeuvre existent ».

C.D.


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