Le Syndicat Agricole 15 janvier 2016 à 09h00 | Par Le Syndicat Agricole

La douceur hivernale trouble les cultures régionales

Décembre 2015 a été le mois le plus chaud en 130 ans. Les conséquences se font sentir pour l'ensemble des cultures agricoles. Heureusement, le véritable hiver est annoncé pour bientôt.

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 (© jc gutner) Marc Dupayage, responsable technique pour la coopérative Unéal. © DR « En ce qui concerne les maladies, la douceur relative est inquiétante. En escourgeon, par exemple, les contaminations d'oïdium sont récurrentes sur les nouvelles pousses. » © J.C. Gutner Dans le Nord-Pas de Calais, il a fait 5 à 6 °C au-dessus des normales saisonnières en décembre. Quelques arbres fruitiers ont commencé à bourgeonner. © J.C. Gutner

Températures quasi-printanières au Nord, canons à neige en montagne et baignades au Sud : décembre 2015 a été le mois le plus chaud jamais enregistré depuis 1880, date des premiers relevés météo en France. Depuis l'épisode caniculaire de début juillet 2015, la météo n'en finit plus de jouer les trouble-fêtes. Après une fin d'été pluvieuse et un automne plutôt doux et ensoleillé, l'hiver s'est fait attendre dans le Nord-Pas de Calais.

Des records battus dans la région
2015 toute entière est même l'année la plus chaude de l'histoire moderne. Dans le monde, de janvier à décembre, dix mois sur douze ont battu leur propre record de chaleur. Au niveau national, la température moyenne a dépassé de un degré la normale, plaçant 2015 à la troisième place des années les plus chaudes depuis 1900, derrière 2014 et 2011. Avec une moyenne nationale de 10,2 °C (du 1er au 28 décembre), décembre 2015 bat même l'ancien record de décembre 2000 de près de 2 degrés. « Dans la région, il a fait 5 à 6 °C au-dessus des normales de saison, annonce Grégory Langlet, météorologue chez Agate France, service de prévisions basé à Raimbeaucourt (59). L'anticyclone s'est maintenu tout le mois permettant des températures exceptionnelles. » Plusieurs records mensuels de douceur nocturne ont d'ailleurs été battus. Dans la nuit du 17 décembre, le mercure n'est pas descendu en-deçà de 16,2 °C au Touquet et à Calais, de 12,6 °C à Boulogne-sur-Mer et de 11,9 °C à Lille (ville qui a battu son record absolu de chaleur le 4 juillet 2015). « En France, dans certains secteurs, la pluviométrie a été inférieure à la normale de plus de 15 %, ce qui n'est heureusement pas le cas dans le Nord-Pas de Calais, malgré des précipitations hétérogènes », complète le spécialiste. Depuis une semaine, les températures ont retrouvé leurs valeurs saisonnières. Un « coup de froid » est même annoncé. « Dès le 15 janvier, des conditions plus hivernales sont attendues dans la région avec de possibles chutes de neige durant le week-end, affirme Grégory Langlet. Le froid devrait perdurer au moins dix jours avec des gelées, suivi d'un temps sec jusqu'au 30 janvier. » Si un « véritable hiver » semble enfin arriver, la douceur du climat depuis le mois de novembre a perturbé la végétation des cultures régionales et l'état des sols.

Travaux agricoles d'hiver et marchés contrariés
La douceur automnale de ce début d'hiver s'est traduite par une croissance très importante des cultures (cf. encadré), particulièrement si elles ont été semées tôt. « Les cultures intermédiaires ont continué de pousser tard en saison, ce qui peut entraîner des effets négatifs en termes de fertilisation azotée au printemps, explique Pierre Mortreux, conseiller spécialisé en agronomie et pédologie à la Chambre d'agriculture interdépartementale. La plupart des exploitants ont dû broyer les couverts puisqu'ils n'ont pas été stoppés naturellement par l'effet du gel. » Déjà absent en 2014, le gel impacte pourtant positivement la fissuration des sols. « L'alternance gel/dégel permet de restructurer le terrain, notamment sur les parcelles argileuses de la région, et d'affiner les blocs de terre, souligne le technicien. Le manque ''d'hivernage'' des labours commence donc à se faire sentir. » Le climat, exceptionnellement doux pour la saison, a aussi perturbé la conservation de quelques silos de betteraves au champ. Même constat pour le stockage des légumes : « Une partie des choux pommés, entreposée en hangar, n'a pas assez refroidie, entraînant parfois des conséquences sur la qualité de conservation du produit », indique Nicolas Dehurtevent, technicien Sipema (marché de Saint-Omer). Mais c'est principalement la situation du marché qui inquiète le responsable. « La consommation de légumes est ralentie corrélativement à la hausse des températures, le commerce est très calme actuellement », confie-t-il. Un scénario comparable pour les producteurs d'endives, légume d'hiver par excellence qui souffre de la concurrence des légumes d'été, notamment la salade, dont la production se prolonge inhabituellement à la faveur de la douceur (cf. article p. 4). Le marché de l'endive a ainsi accusé un tiers de production excédentaire par rapport à la demande une dizaine de jours avant Noël. La culture régionale de poireaux est, elle aussi, touchée par une vague de rouille jaune (sans gravité, selon le dernier bulletin BSV). Seules des températures inférieures à 5 °C peuvent stopper la maladie. Même problématique pour les fraisiers qui, pour obtenir une floraison optimale et donc un beau fruit, ont besoin de 700 à 1 200 heures en-dessous de 7 °C. Pour les autres fruits (pommes et poires), « il n'y a pas eu de grand péril, assure René Stiévenard, responsable du verger conservatoire régional de Villeneuve d'Ascq. Quelques poiriers ont tout de même connu des gonflements (petits bourgeons), ce qui est exceptionnel. » « Nous attendons avec impatience le gel, à condition qu'il n'arrive pas trop tard sur les premières fleurs du mois d'avril », poursuit-il. Dans les pâtures, en revanche, beaucoup d'éleveurs ont profité des conditions climatiques idéales pour maintenir les animaux à l'extérieur un peu plus longtemps (limitant ainsi la consommation de paille).

Simon Playoult

Comment s'adapter aux excès du climat de l'année ?

Les blés n'en finissent pas de pousser, les colzas de galoper et pourtant nous sommes en plein mois de janvier. Devra-t-on pour autant changer ses pratiques agronomiques au printemps ? Éléments de réponse avec Marc Dupayage, responsable technique pour la coopérative Unéal.

L'hiver s'est fait attendre, comment cela se traduit-il sur les plantes d'automne ?
Les implantations ont été réalisées dans d'excellentes conditions, les plantes ont ainsi développé un réseau racinaire qui leur permettra de mieux résister aux excès climatiques. Même chose pour le colza, où les pivots sont remarquables, traduisant, là aussi, un très bon potentiel de développement. Pour l'instant, ceux-ci sont en repos végétatif et le peu d'élongation constatée cet automne devrait moins les sensibiliser au froid.
C'est plutôt du côté des maladies que cette douceur relative est inquiétante. En escourgeon, par exemple, les contaminations d'oïdium sont récurrentes sur les nouvelles pousses, ce qui fragilise la plante en la rendant moins vaillante. Pour ce qui est des blés, la rouille jaune est aujourd'hui omniprésente quels que soient la variété et le précédent.

Quel est le risque en cas d'arrivée tardive de l'hiver ?
Ce n'est pas le froid qui est gênant, c'est la vitesse à laquelle il s'installe. En cas d'arrivée brutale, les plantes n'ont pas eu le temps de se sensibiliser, de « se défendre » et les dégâts peuvent être importants. A contrario, si le froid s'installe doucement, pas de craintes particulières à avoir. Les blés étant actuellement en plein tallage, le danger est peu important, c'est 30 à 45 jours avant le stade « épi 1 cm » que le risque est maximum, le mois de février sera donc déterminant ! Pour les colzas, certains sont déjà en pleine montaison, en particulier en cas de semis précoce et de forte disponibilité d'azote. Dans ces situations, un gel soudain pourrait être préjudiciable.

Si cette situation perdure, les agriculteurs devront-ils changer leurs pratiques agricoles ?
Pour ce qui est de la fertilisation, il ne faudra surtout pas se précipiter, les biomasses sont importantes, les blés et les colzas n'ont pas besoin d'azote rapidement : 20 à 30 unités seront largement suffisantes, par exemple en blé, pour amorcer la pompe. Par contre, le souffre pourrait être un élément déterminant cette année, en particulier avec l'excès d'humidité que nous connaissons. Je rappelle que celui-ci intervient dans l'assimilation de l'azote par la plante. Enfin, les fortes densités de plantes observées cet automne laissent craindre une plus grande sensibilité à la verse, mais là aussi, ce sont les conditions climatiques à la montaison des plantes qui détermineront ce risque.

Doit-on craindre une pression des maladies plus importantes ?
Rien n'est fait mais il est clair que les nombreux pathogènes déjà présents sont inquiétants. Comme en 2014, si les conditions humides et douces persistent, il faudra penser à faire « un pré-nettoyage », essentiellement sur rouille jaune en blé pour les variétés sensibles. L'année dernière, nous avions le même fond de cuve, mais le manque d'eau et les vents d'Est, en mars et en avril, ont complètement inhibé les contaminations. L'essentiel est d'être réactif : ne pas laisser la maladie se développer, ajuster les doses de produit en associant différents modes d'action et, si possible, plusieurs familles chimiques efficientes. Et enfin maintenir un intervalle de protection adéquat.

Qu'en est-il pour les cultures de printemps ?
Beaucoup d'engrais verts sont encore présents et leur développement, souvent très important, nécessitera une attention particulière quant à leur incorporation. Il n'est peut-être pas judicieux de labourer maintenant, mieux vaut les maintenir au maximum pour préserver la structure. L'essentiel étant d'intervenir sur des sols ressuyés pour ne pas « marquer » la culture suivante. Pour ce qui est du reste, il faudra surtout faire preuve de patience et de réactivité.

C.D.

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