« Les paysans du monde ont des choses à dire »
« Notre rassemblement est « pacifique », mais il se doit d’être à la pointe de la lutte contre les dérèglements, les injustices et les dangers qui touchent l’agriculture mondiale. » - © ONU/A. G. Farran
Vous êtes à l’initiative d’un grand forum regroupant les organisations agricoles du monde entier les 16 et 17 juin, à Paris. Comptez-vous aboutir à une déclaration commune des organisations agricoles et à des actions concertées au-delà de ce sommet. Autrement dit, y aura-t-il un service après-vente du G120 ?
À l’issue de ce forum, nous comptons bien réaffirmer dans une déclaration commune la nécessité de consolider les politiques publiques en faveur de l’agriculture. L’agriculture doit se doter de règles : nous ne devons pas laisser au marché seul le soin d’orienter nos pratiques.
J’espère également que nous réaffirmerons que la croissance démographique d’une part et l’augmentation du pouvoir d’achat d’autre part dans les pays émergents exigent le développement de la production agricole et alimentaire partout dans le monde, et que nous devrons veiller à ce que les dérèglements climatiques que nous observons ne mettent pas en péril l’adaptation de l’offre à la demande. Nous devons faire prendre conscience aux décideurs que nous avons besoin de toutes les agricultures du monde, et que la moitié du monde n’a pas vocation à nourrir l’autre moitié, comme le laisse supposer l’OMC (Organisation mondiale du commerce, ndlr).
Cette déclaration, nous la porterons d’abord au G20 agricole quelques jours plus tard, et au G20 des chefs d’État et de Gouvernement au mois de novembre. Notre rassemblement est « pacifique », mais il se doit d’être à la pointe de la lutte contre les dérèglements, les injustices et les dangers qui touchent l’agriculture mondiale.
L’OMC vise uniquement à libéraliser les échanges, la FAO a montré ses limites. Faut-il aller vers une nouvelle gouvernance mondiale de l’agriculture et de l’alimentation ?
C’est également le message que nous voulons porter. Les grandes institutions internationales, OMC, FMI, Banque mondiale... n’ont pas intégré dans leur programme la question du défi alimentaire mondial.
Il n’est pas question de mettre en place une nouvelle structure, nous en avons déjà suffisamment. Par exemple, la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, ndlr) fait des observations et publie des statistiques, mais elle n’a pas de pouvoir de coercition. Le G20 ne peut-il pas décider de mesures permettant de constituer des stocks et d’encadrer la spéculation sur les marchés financiers ?
Précisément, quels sont les moyens à mettre en œuvre pour réguler les prix des matières premières agricoles ?
D’abord, nous devons avoir une meilleure connaissance des mouvements. Si on arrive à bien cerner la production, la consommation dans une moindre mesure, les stocks tant en quantité qu’en qualité ne sont pour leur part pas bien connus, y compris au niveau européen. En second lieu, il nous faut chercher à éviter les abus et les excès en ce qui concerne l’intervention des fonds spéculatifs dans les marchés à terme. En la matière, les États-Unis ont donné l’exemple, l’Europe doit suivre le même chemin.
Enfin, et c’est certainement la question la plus difficile, c’est de parvenir entre grands pays producteurs et grands pays importateurs à une gestion interannuelle des stocks portant sur 15 à 25 % des besoins. J’entends bien que les pays du Mercosur, l’Argentine et le Brésil notamment, n’en veulent pas, les États-Unis non plus, surtout quand le marché est porteur. Ceci étant, pourra-t-on rester sur un tel positionnement quand on voit la situation délicate dans laquelle se trouvent les pays du pourtour méditerranéen qui ont des besoins énormes ?
Les demandes des pays en développement sur le rééquilibrage des échanges mondiaux seront-elles abordées au cours des deux jours du G120 ?
Les pays en développement se sont toujours prononcés pour un accès privilégié aux marchés des pays industrialisés. Il s’agit d’un sujet qui relève de l’OMC, mais les négociations sont embourbées. Cependant, je ne suis pas sûr que la question soit abordée au cours du G120.
Pour ce qui est de la France, elle a toujours défendu la nécessité de renforcer toutes les agricultures du monde, y compris en conservant des barrières douanières pour sauvegarder les agricultures locales. Elle n’est pas hostile non plus à la mise en place d’accords préférentiels du type « Tout sauf les armes », même si cela peut créer des difficultés chez nous dans certaines productions. Mais ce type d’accord relève plutôt de négociations bilatérales.
Dans le programme, vous abordez le défi alimentaire et la nécessité de produire davantage pour nourrir la planète. Les biocarburants ne sont-ils pas un obstacle à la production de denrées alimentaires ?
Toutes les situations ne sont pas identiques. En Europe, les taux d’incorporation sont limités, ce qui limite le changement de destination des terres. En France, la production de biocarburants ne représente que 2 à 3 % des surfaces, ce qui n’est pas « colossal ».
Mais on oublie aussi de dire que la production de biocarburants améliore le bilan protéique. Ainsi, notre dépendance européenne qui était de 70 à 72 % a été ramenée à 45 % grâce à la production de tourteaux et drêches, coproduits des biocarburants.
Au Brésil et aux États-Unis, les volumes sont certes plus importants. Mais là-bas aussi, les coproduits contribuent à couvrir les besoins en protéines. Les choses ne sont pas aussi manichéennes qu’on veut bien le dire.
La question de l’accaparement des terres par des sociétés d’État ou des entreprises privées dans les pays en développement sera-t-elle abordée ?
La terre est au cœur des enjeux agricoles mondiaux, et bien entendu son contrôle par des fonds souverains voire des grandes entreprises privées. Ce que j’observe, c’est que ce sont souvent des investissements de précaution qui ne participent guère au développement des agricultures locales. Certes, ces investissements peuvent apporter une rente financière aux États, mais les retombées sur l’économie locale restent faibles.
Le G20 est une structure informelle sans pouvoir contraignant. N’y a-t-il pas un risque que les recommandations qui seront transmises et qui seront endossées par le G20 se limitent à des déclarations d’intention ?
La question qui est posée est de savoir si l’agriculture et l’alimentation doivent être considérées comme des biens et des services comme tous les autres. J’espère que les chefs d’État et de Gouvernement seront persuadés que la production alimentaire ne doit pas être soumise aux mêmes règles. Et qu’ils n’attendront pas les effets de la dégradation de la situation climatique pour en prendre conscience. La production céréalière ne sera pas très abondante en Europe du Nord à cause de la sécheresse. Aux États-Unis la situation n’est guère plus brillante. Et si les récoltes de l’hémisphère Sud s’avéraient médiocres, nous irions alors au devant d’une catastrophe annoncée. J’espère que les grands de ce monde écouteront le message que nous allons leur envoyer, pour que demain ne soit pas synonyme de fatalisme mais d’espérance.
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