Le Syndicat Agricole 26 mai 2016 à 11h00 | Par Le Syndicat Agricole

L’agriculture flottante du lac Inle en Birmanie

Sur le célèbre et second plus grand lac birman, le lac Inle, les agriculteurs maintiennent une tradition centenaire : celle de l’agriculture « flottante » appelée Ye-Chan.

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La culture de tomates représente 90 % de la production agricole du lac Inle. Les autres cultures sont les concombres, les pois, les choux-fleurs et l’horticulture qui sert à fleurir les temples bouddhistes. © P. Garaude, Réussir Sur le lac Inle se développent une agriculture autour de la tomate et d’autres activités économiques locales. © P. Garaude, Réussir  © P. Garaude, Réussir  © P. Garaude, Réussir

Il est à peine 9 heures du matin quand nous sillonnons en barque ce grand lac de 150 km2 enchâssé dans les montagnes du plateau Shan et ses quelque 3 200 hectares de parcelles flottantes. Ces Ye-Chan semblent crouler sous le poids des plants de tomates et tomates cerise. Min Min, 32 ans, a chargé sa barque à ras-bord et part vendre sa production à la coopérative sur la « terre ferme ». Ses tomates sont encore un peu vertes mais seront parfaites dans une semaine, le temps d’arriver sur les étals des grandes villes du sud de la Birmanie – le lac Inle étant la seconde région productrice de tomates du pays. « J’ai bientôt fini la récolte de ma seconde production de l’année et celles-là sont très juteuses car ce sont de belles variétés. Mes graines viennent de Chine et de Thaïlande », dit-il avec un large sourire. Et pour cause ! Cette année, ses parcelles ont été très fructueuses. « Mes deux récoltes ont donné plus de 5 000 kg et vont me rapporter au total 7 000 dollars ». Un rendement tout à fait correct pour 1 hectare. Mais que Min Min n’a pas hésité à booster à l’aide d’engrais chimiques. « Si on veut plus de production, il faut utiliser plus de fertilisants. Il n’y a pas de secret », assure t-il sans aucune gêne. « Un sac de 15 kg couvre 30 m2, mais à 15 dollars le sac, bien sûr je n’ai pas pu en mettre partout ». Un hectare lui aurait coûté 5 000 dollars de fertilisants, soit 75 % de ce qu’il gagne de sa production. Mais pour la prochaine saison, Min Min a l’intention de contracter un prêt pour généraliser l’usage de ces fertilisants à la totalité de ses parcelles.
Une pratique qui se répand et qui n’est pas sans impact sur la qualité gustative des tomates (qui s’atrophient aussi légèrement) et sur l’environnement. Les défenseurs d’une agriculture plus raisonnée tirent d’ailleurs la sonnette d’alarme. « Depuis cinq ans, l’usage de plus en plus intensif et répandu des fertilisants pour la culture des tomates, forte consommatrice de produits phytosanitaires, a pollué le lac de façon inquiétante. Les poissons meurent, le volume de pêche a diminué d’un tiers et les terres flottantes ont quasiment tout perdu de leur qualité organique », prévient Zaw Min Htwe, du pôle agronomie du ministère de l’Agriculture régional. « Même si les vendeurs de fertilisants et nous-mêmes proposons gratuitement aux agriculteurs des trainings sur un usage à bon escient des engrais, ils n’en font qu’à leur tête. Ils sont persuadés que plus ils mettent d’engrais, plus ils augmenteront leur rendement, plus ils gagneront d’argent. Ce qui est faux. Un travail de sensibilisation est urgent car les sols s’abîment ».

L’expansion des Ye-Chan
Nombre de villageois du lac remplissent leurs barques de jacinthe d’eau : la plante qui permet d’obtenir à terme ces terres flottantes, les Ye-Chan. Cette plante vivace aquatique à croissance rapide se développe dans les eaux chaudes et peu profondes. Ses racines, très profondes, elles, retiennent les sédiments. Les agriculteurs y mettent des couches de boue, de limon, et de débris organiques et après une quinzaine d’années, cela forme une épaisse couche d’un mètre de profondeur qui peut alors supporter une quantité significative de poids. La parcelle est prête à être cultivée et pour éviter qu’elle ne dérive, elle est maintenue au fond du lac grâce à de longues tiges de bambou. Une pratique simple qui explique le boom de l’agriculture flottante. Comme le souligne Martin Michalon, géographe à l’École des hautes études en sciences sociales et auteur d’une thèse sur le lac Inle : « Si la culture en Ye-Chan remonte à la fin du XIXe, on a assisté à un véritable boom dans les années 60 et plus encore dans les années 90, au point qu’entre 1992 et 2015, les surfaces ont augmenté de 520 %, couvrant aujourd’hui plus d’un quart du lac ».

Pauline Garaude

Zoom sur... La vie rurale des femmes

Pas moins de 25 000 Birmans vivent sur le lac Inle, dans des maisons traditionnelles en bambou sur pilotis. Si la plupart des hommes sont pêcheurs ou agriculteurs, les femmes sont à la source d’une industrie locale, faite à partir de produits locaux, à l’état brut ou recyclé. Deux activités dominent : le textile et le tissage, et les cigares locaux appelés Cheerot. On trouve aussi la célèbre laque birmane et de l’artisanat en bambou et en papier mâché. Concernant le textile, elles effilent des tiges de lotus dont la fibre est extrêmement résistante et en font toutes sortes de vêtements. Les Cheerot eux sont un « recyclage » de produits agricoles : du tabac venant du centre de Birmanie est roulé dans des feuilles d’un arbre qu’on ne trouve qu’en bordure du lac Inle. La feuille est collée à partir du riz gluant cultivé localement. Le filtre est fait dans les feuilles de maïs et seule l’anis pour aromatiser est importé. À 100 kyats le Cheerot, une femme peut en rouler jusqu’à 50 par jour.

Coopératives de tomates

Avec une production avoisinant les 10 000 tonnes de tomates par an, Inle compte 5 coopératives principales. Une source de gain confortable pour ses propriétaires qui dégagent de bonnes marges. Les tomates sont triées par taille et selon qu’elles soient abîmées ou pas. Le prix oscille pour une caisse de 1,5 kg de 500 à 2 400 kyats, la monnaie locale (1 300 kyats = 1 euro). Seules les femmes trient et mettent en caisse les tomates, pour un salaire journalier de 2 500 kyats. Les hommes eux, pour un salaire journalier 4 fois supérieur, transportent la marchandise en camion sur les deux villes principales de Birmanie : Rangoon au Sud et Mandalay au Nord. Chaque camion contient 500 caisses de 20 kg et en saison forte ce sont 10 à 15 camions qui partent chaque jour de chaque coopérative.

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