Le Syndicat Agricole 24 juillet 2014 à 08h00 | Par Le Syndicat Agricole

Interview - « Il nous faut inventer le modèle laitier de demain »

En marge du Conseil d’administration de la FNPL décentralisé dans le Nord, Thierry Roquefeuil est revenu pour nous sur l’actualité de la filière laitière.

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Thierry Roquefeuil, président de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL).
Thierry Roquefeuil, président de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL). - © DR

Avec le pacte laitier, le président de la FNPL veut créer « une dynamique laitière profitable à tout le monde », qui contribuera à maintenir la production dans les zones en déprise, tout en donnant la possibilité de se développer aux producteurs qui le souhaitent.

Vous avez annoncé un pacte laitier lors de votre congrès en mars dernier. En quoi consiste-t-il et quand sera-t-il opérationnel ?
La FNPL est à l’initiative d’un pacte laitier pour préparer l’après-quotas. L’objectif est que d’ici la fin novembre, les acteurs de la filière laitière prennent des engagements avec les pouvoirs publics pour se préparer à ce nouveau monde sans quotas. Il est primordial de se mettre dans le contexte qui va être le nôtre en 2015 : un big bang pour la production laitière, équivalent à la réforme de 1992 pour les céréaliers. C’est la fin d’une politique laitière négociée entre les pouvoirs publics et la profession qui est actée avec la libéralisation de notre secteur. Nous sommes face à un incroyable défi. La demande est là, les marchés à l’export sont là. Peu de secteurs économiques peuvent se prévaloir de tels potentiels de développement. La fin des quotas peut être positive pour toute la filière à condition de faire preuve de responsabilité.
Nous devons avancer tous ensemble, c’est le fondement de ce pacte. Je souhaite des engagements réciproques de tous les protagonistes de notre secteur – pouvoirs publics compris – vers un objectif commun : faire réussir la filière laitière française.Concrètement, il va se concentrer sur quelques propositions spécifiques pour plus de performance et d’innovation. Nous voulons des mesures ciblées, pas un catalogue de 150 « mesurettes » sans cohérence et sans complémentarité, avec le risque de subir les foudres de Bercy, les atermoiements d’un projet de loi de finances de plus en plus contraint budgétairement ou les changements de priorités d’un gouvernement malmené par les urnes. Par exemple sur le plan social, on sait que la main-d’œuvre sera le principal facteur limitant sur les exploitations laitières, et qu’il faudra donc créer des emplois. Il s’avère nécessaire de mettre des moyens sur la formation et de communiquer positivement sur le métier. Surtout, il faudra asseoir économiquement ces nouveaux salariés, qui par la suite se serviront peut être de leur expérience comme tremplin pour se lancer eux-mêmes dans la production laitière. Ce pacte doit initier des réflexions qui ne seront pas toutes finalisées en novembre. Ce sera l’amorce d’une volonté de travailler ensemble au niveau interprofessionnel régional et national. Le chacun pour soi n’est pas de mise au regard de l’ampleur du changement qui attend tous les acteurs de la filière. Nous avons un modèle laitier à défendre. Cela ne se fera pas en six mois après trente ans de politique administrée.

Qu’attendez-vous des pouvoirs publics ?
Nous attendons que les pouvoirs publics fassent ce qu’ils disent. François Hollande nous a parlé l’année dernière à Cournon de simplification administrative : la transposition des normes européennes sans surenchère de l’administration française. Ce sont des mesures qui ne coûtent rien à personne mais qui peuvent par contre libérer les énergies. Si une demande d’extension de bâtiment prenait six mois au lieu de trois ans et coûtait 10 000 € au lieu de 20 000 €, nous serions satisfaits. Il est primordial de donner à l’élevage français la capacité d’être compétitif par d’autres moyens qu’uniquement par le prix du lait. Le ministre Stéphane Le Foll est prêt à s’engager à nos côtés pour préparer le monde laitier de demain. Le fondement d’un pacte qui engage l’État est l’assurance de créer de l’emploi et de la valeur ajoutée dans un secteur économique, en échange de mesures spécifiques qu’il nous faut inventer. Les vieilles recettes ne marchent plus. Ces nouveaux dispositifs doivent nous permettre de favoriser la création d’industries laitières et l’installation en production laitière tout en nous protégeant contre les crises.
Au niveau régional, la nouvelle PAC qui confie la gestion des fonds Feader aux régions va nous obliger à travailler en lien étroit avec les collectivités sur la modernisation des élevages. Nous serons très vigilants sur les décisions prises par les instances régionales afin de prévenir d’éventuelles distorsions de concurrence ingérables entre les différents bassins de production. La filière laitière, fortement pourvoyeuse d’emplois est synonyme de produits de qualité, de territoires vivants économiquement et socialement. Sa balance commerciale affiche un résultat qu’on nous envie. La France aux 1 000 fromages est une richesse et un gage de sérieux qui nous permet de conquérir les marchés émergents. Ne bradons pas ces atouts.


Dans son rapport du 13 juin, la Commission européenne a émis des « doutes » quant à « la capacité du cadre réglementaire de l’UE à faire face à une extrême volatilité du marché ou à une situation de crise après la fin du régime des quotas »...
La FNPL défend depuis plus de deux ans la mise en place d’un dispositif européen en période de crise, pour les éleveurs qui joueront volontairement le jeu d’une limitation de production.
En pleines négociations sur l’accord d’échanges transatlantique, je crois qu’il faut regarder ce qui s’est mis en place aux États-Unis. Le Farm Bill instaure un système d’assurance marge pour les producteurs de lait américains qui permettra notamment aux transformateurs de continuer à exporter même en cas d’effondrement des cours mondiaux. En Europe, on est sans filet parce que des chefs d’État et des ministres de l’Agriculture ne sont pas capables de se mettre d’accord sur un niveau minimal de suivi des producteurs laitiers en cas de crise. Si Stéphane Le Foll soutient notre position, d’autres pays européens ne veulent pas en entendre parler et se contentent des outils de gestion actuels qui sont insuffisants. Il faut prévenir plutôt que guérir. La création d’un observatoire européen va dans le bon sens. Cette décision n’est pas neutre, car dans ce nouveau système sans quotas, nous aurons besoin d’informations. Toutefois, observer la situation à un moment donné ne suffit pas, il est indispensable de prévoir aussi des mécanismes activables en cas de crise. Créer ces outils ne veut pas dire qu’on souhaite qu’il y en ait une, il s’agit plutôt de reconnaître que la production laitière reste quand même fragile malgré une demande mondiale soutenue et durable.

Quid de la création d’un observatoire des volumes au niveau national ?
Nous avons l’ambition de créer un observatoire des volumes sur le modèle de notre observatoire des prix que nous avons mis en place depuis plus d’un an. Il est d’autant plus nécessaire que le lien entre producteurs et transformateurs s’est renforcé par le biais de la contractualisation. Il ne s’agit pas de rentrer dans la cuisine interne des entreprises. L’idée est d’obtenir une image globale des volumes sur un territoire, voire une région, consolidée au niveau national. Nous demandons aux entreprises de partager uniquement des éléments communs, pas de remettre en cause leur fonctionnement, ni de dévoiler leurs stratégies. Concrètement, ces données nous permettrons de savoir si une zone est en déprise ou non et analyser pourquoi. C’est une question de transparence, nous avons besoin de voir comment les choses évoluent.

Quels sont les enjeux ?
Bâtir est un enjeu. Jamais la FNPL n’acceptera de laisser des producteurs de lait au bord du chemin parce qu’une entreprise aura décidé de faire du lait ailleurs. Je ne peux me résoudre à laisser les entreprises décider seules quel producteur de lait sera « digne » d’être collecté ou pas. La liberté d’entreprendre est une liberté fondamentale pour les entreprises laitières mais aussi pour les producteurs de lait. Nous devons nous donner les moyens d’être maîtres de notre destin d’éleveurs laitiers. Notre transformation ne peut décider seule sur quels territoires, pour quels volumes et à quel prix l’activité laitière existera. La libéralisation de notre secteur ne doit pas être synonyme d’injustice entre les producteurs de lait français. Je n’accepte pas que la fin des quotas rime avec un droit nouveau détenu par les seules entreprises. Nous avons la responsabilité de décider ensemble d’une nouvelle politique laitière. Il nous faut réfléchir à un cadre contractuel partagé de filière. Il ne s’agit pas de refaire des quotas mais de définir des objectifs communs.

Quel sera le rôle du Cniel dans ce nouveau cadre partagé de filière ?
L’interprofession laitière a un rôle moteur à jouer dans ce nouveau modèle d’organisation qui doit répondre à des enjeux aussi fondamentaux que l’installation, la pérennité de nos outils de production et la transmission de nos exploitations. Sans règles partagées, le pouvoir des uns deviendra vite le désespoir des autres. Au final, toute la filière y perdra.


Propos recueillis par MDS

La filière laitière en chiffres

- 250 000 emplois répartis sur toutle territoire national.
- 27 Mds d’euros, le chiffre d’affaires de la filière (amont et aval).
- 3,6 Mds d’euros, l’excédent commercial en 2013.

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