Le Syndicat Agricole 17 mars 2016 à 12h00 | Par Le Syndicat Agricole

Il faut sauver la Chartreuse

Depuis 2008, la Chartreuse sort de l’oubli, revitalisant tout un terroir. L’ancien monastère accueillera le public à partir du 2 avril, après la trêve hivernale. Il sollicite l’aide de tous.

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À gauche, on aperçoit la cour de la ferme exploitée par les Chartreux jusqu’à la Révolution (cf. dernière page de notre édition). La cour d’honneur, autour de laquelle s’organisait la vie des frères chargés de l’intendance du monastère, était le point de rencontre entre les deux univers temporels et spirituels. Les frères y dormaient dans des dortoirs. La vie religieuse collective s’organisait autour du petit cloître qui relie l’église, la bibliothèque, la salle du chapitre et le réfectoire. (© Poirier) Les jardins de la Chartreuse Notre-Dame des Prés ont retrouvé tout leur lustre grâce, notamment, à la mobilisation de bénévoles et de groupes de personnes en insertion. © DR Les 10 réparations les plus urgentes : Façade de la cour d’honneur. © DR Corniche de l’aile des étrangers. © DR À l’angle de l’aile des étrangers dans la cour d’honneur. © DR À l’entrée du salon de l’évêque donnant sur la cour d’honneur. © DR Corps de bâtiment reliant l’aile des Frères et l’ancienne imprimerie des Chartreux. © DR Angle de la chapelle des familles. © DR Aile des frères. © DR Corps de bâtiments reliant l’aile des frères à l’ancienne imprimerie des Chartreux. © DR Intérieur de la chapelle des familles. © DR Porche transversal de la cour d’honneur. © DR

Grisaille crachin et vent, ce matin-là, il faisait un temps à ne pas laisser un chien, même de païen, dehors, comme on le disait peut-être au XIVe siècle, du temps de Robert III, comte de Boulogne. En passant sous le portail pour entrer le plus vite possible dans la cour d’honneur, un simple coup d’œil sur le bas-relief du tympan nous avait rappelé que le personnage en arme agenouillé devant la Vierge portant Jésus, était le fondateur de la Cartusia Sanctae Mariae de Pratis, la Chartreuse Notre-Dame des Prés. Bâtie et rebâtie sur la rive de la Canche, revue entièrement en 1872 par Clovis Normand, disciple de Violet Le Duc, elle est sans doute le monument le plus important de notre région septentrionale : 22 000 mètres carrés de bâti sur 15 hectares clos par un mur d’enceinte, comme un grand vaisseau de pierre et d’ardoise avec, pour mâts, les clochetons et clochers de son église. Mais difficile d’avoir foi en ce magnifique patrimoine quand des cascades d’eau sauvage ruissellent depuis les gouttières crevées, érodant la pierre et la couvrant d’une mousse verdâtre et gluante, rongeant, telle l’acide, huisseries et ferronneries.
Virant précipitamment sur la droite, juste après la conciergerie, nous voici dans une grande pièce à peine aménagée, des tables et des tréteaux couverts de dossiers et équipés des indispensables ordinateurs. Thé ou café ? Qu’importe mais brûlant. Dans l’ancien royaume des hommes de prière, un commando essentiellement féminin ce matin-là, s’affaire, pressé de vous transmettre sa maigre documentation. « Cartusia salvenda est ». Comme dans le film de Steven Spielberg, il faut tout faire, même l’impossible, pour sauver non pas un soldat mais une œuvre architecturale irremplaçable, donc trouver de l’argent, lui redonner une mission. « Nous allons redonner du sens à ce lieu, promet Alexia Noyon, créer des emplois, revivifier le milieu rural en nous inspirant des valeurs prônées par saint Bruno, le fondateur des Chartreux. La force spirituelle née d’une vie collective consacrée à la méditation devait être mise au service de tous. Nous n’oublions pas que la Chartreuse a été un hôpital, un asile psychiatrique où même les plus faibles étaient invités, par leur travail à apporter leur contribution à la vie de la collectivité. En recrutant des personnes en contrat d’insertion, nous créerons des emplois pérennes… »

Comme directrice générale, l’épouse d’un agriculteur
Alexia Noyon, directrice générale, connaît bien le milieu rural qu’elle souhaite raviver. Elle est l’épouse de l’agriculteur-brasseur le plus connu de toute la côte d’Opale. Son métier, c’est l’économie, le marketing. Quand, à Tardinghen, son mari Christophe a voulu créer la Brasserie des 2 Caps, Alexia l’a secondé durant plusieurs années pour monter son projet. Ainsi, au domaine éponyme, est née la « Belle Dalle », fruit de la rencontre d’un terroir et d’une longue tradition des bières de haute fermentation. Quand la mousse a commencé à prendre, Alexia a voulu se consacrer à un autre projet, « Cartusia salvenda est ». En mobilisant les énergies, créer des ateliers sociaux innovants, lancer des activités immobilières, hôtelières ou culturelles, placer la Chartreuse au cœur d’une réflexion citoyenne. Dans notre monde trop rapide, offrir à tous « la possibilité de se poser » comme savaient le faire, en cheminant dans leurs cloîtres, nos Chartreux.
Ce jour-là, impossible de faire des photos, difficile aussi de prendre des notes avec les doigts gelés. Mais on a retenu l’essentiel, notamment l’astucieux montage financier public/privé imaginé pour restaurer le monastère. Depuis 2008, la Chartreuse de Neuville comme on l’appelle désormais, n’appartient plus au Centre hospitalier de l’arrondissement de Montreuil (CHAM) mais à la SNC Park Notre-Dame qui l’a acquise pour 3,7 millions d’euros et porte le projet imaginé par François Pin, architecte parisien connu pour les aménagements de plusieurs salles du Louvre.
Elle est placée sous la houlette de l’Association de préfiguration de la Fondation La Chartreuse de Neuville, plus simplement appelée Association La Chartreuse de Neuville. Reconnue d’intérêt général, elle veille à maintenir l’intégrité du monastère tout en le transformant en « un lieu d’échanges, de recherches et d’expérimentations pour le développement mutuel de l’Homme et de la société ». Les besoins sont énormes : environ 28 millions d’euros, dont 7 millions pour la partie associative à financer en subventions publiques, mécénat et dons. Présidée par Thierry Gard, la SNC Park Notre-Dame, amenée ensuite à disparaître, a imaginé un système de portage privé/associatif pour permettre en une génération à la Chartreuse de Neuville d’être restaurée et à l’association de devenir une fondation. Reconnue d’utilité publique, elle sera propriétaire de l’intégralité du site.

En juin 2016, les travaux de rénovation vont commencer
L’actuelle Association La Chartreuse de Neuville, devient en ce mois de mars 2016, propriétaire des espaces les plus emblématiques de la Chartreuse. L’autre moitié, essentiellement les anciens logements des pères et des frères, a déjà été acquise par des propriétaires privés pour y créer une résidence hôtelière, sous la condition de recéder leurs biens sans plus-value d’ici 15 à 20 ans à la fondation. Ensemble, l’association et les propriétaires privés vont commencer la rénovation des bâtiments en juin 2016. La résidence hôtelière permettra l’organisation de séminaires ou encore l’accueil d’artistes et d’intellectuels dans un ensemble de 105 hébergements, avec restauration, aménagé autour du cloître et dans les bâtiments encadrant la cour d’honneur, dont l’aile d’habitation réservée jadis à l’évêque. Les bâtiments communs de l’entrée seront réservés à l’accueil des visiteurs et aux activités d’enseignement. Les chapelles, l’église, la salle du chapître et plus généralement les structures encadrant le petit cloître seront consacrées aux grands événements culturels, aux congrès ou séminaires. Au total, l’association et la résidence hôtelière, après travaux, devraient créer 50 emplois dont une quinzaine en insertion, sans compter les apprentis, les saisonniers, les stagiaires, les volontaires du Service civique… et 40 bénévoles. D’ores et déjà, La Chartreuse de Neuville a créé 9 emplois pérennes dont 5 issus de l’insertion, accueille 15 000 visiteurs par an, 800 scolaires, des artistes, des écrivains, des chercheurs... De 2016 à 2018, 100 ouvriers travailleront sur le chantier.
Des mois ont passé, le soleil est revenu et avec lui le temps de réaliser enfin quelques photographies. Des hommes en plus grand nombre participent au combat engagé par Alexia Noyon et ses soldats de l’impossible, notamment dans la brigade des pousseurs de brouettes et des gratteurs de terre. Pour visiter la Chartreuse, mieux vaut désormais commencer par le jardin. Au pied de l’ancien appartement de l’évêque, les herbes folles ont laissé la place à des parterres structurés de légumes, de plantes médicinales ou aromatiques mais aussi à des massifs fleuris qui accueillent les écoliers, les collégiens ou les lycéens pour des ateliers pédagogiques. Jadis, les moines étaient agriculteurs et leur ferme avait la place d’honneur, à la droite de l’allée arborée conduisant à la Chartreuse. Jean-Claude Sailly, le fils d’un des derniers exploitants, en a écrit l’histoire (cf. dernière page). Avec la distribution de légumes aux bénévoles ou la vente des surplus, la Chartreuse retrouve ses racines rurales.
Depuis la première visite dans la froidure, les locaux ont bien changé ! La salle d’accueil préfigure ce que pourrait être le futur musée sur l’histoire de la Chartreuse. Brochures et dépliants témoignent de l’activité toujours plus intense qui y règne. Les classes s’y succèdent dans les ateliers pédagogiques, des spectacles, concerts, journées d’études réveillent les vieilles pierres. Nos Chartreux auraient volontiers participé au colloque organisé en octobre 2013 sous le haut patronage de Jean-Paul Delevoye, alors président du Conseil économique et social, ayant pour thème le dialogue et les « innovations sociétales pérennes ». Parmi les intervenants, Thérèse Lebrun, vice-­rectrice de l’Université catholique de Lille, initiatrice du projet Humanicité, et que pilote aussi Jean-Claude Sailly. Il s’agit d’une véritable ville sur un territoire à cheval entre les communes de Lomme et de Capinghem, avec des logements, des entreprises, des équipements sociaux, scolaires, hospitaliers.

La « mort du Pape » et du latin pour conclure
Lors de l’assemblée générale du 6 février 2016, Jean-Paul Delevoye a été élu président de l’Association La Chartreuse de Neuville, succédant à Hervé Knecht. Bénévoles, salariés et administrateurs, tous ont évoqué avec émotion ce qui restera une journée historique dans l’histoire de la Chartreuse, version laïque, le 16 septembre 2015. De mémoire de moines, on n’avait jamais vu d’aussi beau monde dans le réfectoire. Invité d’honneur et orateur passionné, Klaus Schwab, fondateur du célèbre rendez-vous de Davos. Hilde, son épouse, déjà venue à la rencontre d’octobre 2013, préside la Fondation Schwab pour l’entrepenariat social. Elle s’entend à merveille avec Alexia Noyon. Ensemble, elles parlent du futur de la Chartreuse qui, se rêvant en pépinière d’entreprises, va accompagner des porteurs de projets innovants. Durant trois ans, à Neuville, on va chercher à « créer les conditions pour que chacun, en Europe, puisse trouver sa place et développer ses talents ». Ce cycle triennal sera lancé les 2 et 3 mai 2016 lors des rencontres annuelles.
Dans la salle d’accueil, les visiteurs peuvent déchiffrer des plaques de plomb fondues par les Chartreux dans une des plus grandes imprimeries d’Europe. Quand la République les a chassés, ils ont transféré dans l’abbaye anglaise de Parkminster leurs magasins de matrices et leurs machines. Fin 2014, sous la conduite de Patrick Allindré, un commando de bénévoles y a été accueilli par le père prieur Dom Babeau. Ils avaient l’autorisation de démonter l’imprimerie historique qui avait fonctionné jusqu’en 1956 ! Un jour, on reverra la rotative des Chartreux tourner à Neuville dans le cadre d’un beau projet de lutte contre l’illettrisme. Patrick Allindré a-t-il mis en caisse la plus précieuse des casses, le casier des caractères géants surnommés par les typographes « la mort du pape » car utilisés en de très rares occasions ? Sortons ces majuscules pour conclure en écrivant que, s’il reste beaucoup à faire, la Chartreuse est sauvée : « CARTUSIA SALVA EST ».

Jean-Claude Grenier

Les 10 réparations les plus urgentes

Des planchers éboulés, des plafonds décrépis, des escaliers aux marches branlantes : sous la conduite éclairée de Lara Loose, chargée de la documentation, nous avons pu réaliser ces photos dans des endroits pour certains toujours interdits au public pour d’évidentes raisons de sécurité. Les dons sont bienvenus et sont déductibles de l’impôt sur le revenu, de l’impôt sur les sociétés et de l’impôt sur la fortune. Pour chaque espace associatif restauré, 80 % de subventions publiques sont désormais acquises mais les travaux ne peuvent commencer tant que les 20 % de mécénat et dons en complément ne sont pas trouvés. À saluer, l’engagement de la Fondation du Crédit Agricole Nord de France pour la restauration du grand cloître et de l’ermitage U d’un père chartreux. Chacun, selon ses moyens, est invité à participer !

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