Le Syndicat Agricole 24 juillet 2014 à 08h00 | Par Le Syndicat Agricole

Événement - Le gouvernement durcit le ton contre la distribution

Industriels et producteurs de produits alimentaires, qui accusent la grande distribution de pratiques abusives, ont reçu le soutien du gouvernement, jeudi 17 juillet.

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« Il y a des évolutions de marges brutes pour lesquelles nous n’avons pas d’explication », relève Olivier Andrault, chargé de mission agriculture-alimentation pour l’association de consommateurs « Que choisir ? ».
« Il y a des évolutions de marges brutes pour lesquelles nous n’avons pas d’explication », relève Olivier Andrault, chargé de mission agriculture-alimentation pour l’association de consommateurs « Que choisir ? ». - © J.C. Gutner

« J’aime jouer au père Fouettard, ça ne me gêne pas du tout », a lancé le ministre de l’Économie, Arnaud Montebourg, à l’adresse des enseignes de la grande distribution, lors d’une réunion sur les relations commerciales, jeudi 17 juillet à Paris. Alors qu’industriels et producteurs dénoncent depuis quelques semaines le retour de la guerre des prix dans la grande distribution et les pressions qu’ils subissent, les trois parties ont été reçues par Arnaud Montebourg, Carole Delga, secrétaire d’État à la Consommation et le directeur de cabinet de Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture. Les trois ministres ont voulu sonner la fin de la récréation en rappelant à l’ordre les distributeurs.


La DGCCRF pointe des abus
« La faible croissance et les prix des produits alimentaires de grande consommation à la baisse mettent en danger l’équilibre des filières et obèrent les capacités à investir dans l’outil de production », affirment les ministres dans un communiqué diffusé après la réunion. « Les enquêtes de la DGCCRF (répression des fraudes) ces dernières semaines semblent indiquer l’existence d’abus et de pratiques en contradiction avec la loi depuis début 2014 : demande de baisse de tarif au lendemain de la signature du contrat, demandes de ristournes non prévues au contrat et menace de « déréférencement », remises différées supplémentaires, rétrocessions de chiffre d’affaires injustifiées, promotions additionnelles et non prévues », listent-ils, jugeant ces pratiques « inacceptables ». Si les choses ne rentrent pas dans l’ordre, Arnaud Montebourg a promis de rentrer dans « une colère jupitérienne » lors de l’entrevue.
Si les gouvernements successifs ont rivalisé de mots plus durs les uns que les autres envers la grande distribution depuis de nombreuses années, l’équipe mise en place par François Hollande est allée un peu plus loin, avec la loi consommation (dite « Loi Hamon ») qui encadre les relations commerciales. Les décrets de cette loi doivent être publiés prochainement, incluant un volet contrôle et sanction assez sévère, qui prévoit notamment une publication des sanctions, ce qui pourrait faire peur aux distributeurs craignant une publicité négative. Les ministres ont également souhaité « attirer l’attention des distributeurs sur la nécessité de démarches plus constructives, notamment de mise en avant de l’origine France », et « ont demandé aux participants de finaliser rapidement, avec l’appui du médiateur inter-entreprises, le label « relation fournisseur responsable ».


Les produits alimentaires en déflation
Xavier Beulin, président de la FNSEA, était satisfait du ton du ministre au sortir de la table ronde. « Il y a un consensus sur le fait que la France soit en déflation sur l’alimentation, et sur le fait que la guerre des prix entraîne des défaillances d’entreprises », commente-t-il.
Les mêmes acteurs avaient été auditionnés la veille, mercredi 16 juillet, par la Commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale. « Il y a un certain nombre de signaux d’alerte assez inquiétants, on perd beaucoup de parts de marché, notamment face à nos voisins proches », avait alerté Henri Brichart, vice-président de la FNSEA. « Dans certains secteurs, comme les fruits et légumes ou les filières animales, on voit des pertes de production, des retards en termes d’innovation et de modernisation », assure-t-il. Jean-Pierre Girard, président de l’Association nationale des industries agroalimentaires (Ania), renchérit : « Cette guerre des prix, c’est nous qui la finançons, contraint et forcés. Nous sommes dans un schéma critique, avec un risque de déflation et de destruction de valeur, d’emploi et d’investissement ».


Vers plus de contrôle de l’État
Du côté des associations de consommateurs, on ne dit pas autre chose. « Il y a des évolutions de marges brutes pour lesquelles nous n’avons pas d’explication », relève Olivier Andrault, chargé de mission agriculture-alimentation à « Que choisir ? ». Il préconise de « donner les moyens et de préciser l’action de l’Observatoire des prix et des marges », « que la DGCCRF puisse faire des enquêtes », et de surveiller la mise en œuvre de la nouvelle législation.
« Il faut que l’État joue son rôle de régulateur », assène Xavier Beulin. « La loi Hamon a quelques vertus, mais on sait que le processus législatif ne suffit pas, nous attendons la phase d’application », prévient Yves le Morvan, directeur général de Coop de France. Selon Jean-Philippe Girard, cela passera par un dialogue, mais aussi par « un durcissement des contrôles et des sanctions » à l’encontre de la grande distribution quand celle-ci ne respecte pas les contrats.


Les distributeurs accusent la crise
De leur côté, les distributeurs accusent la crise. « Nous sommes dans une situation difficile, de type déflationniste, dangereuse pour tout le monde. On ne peut pas dire que la distribution se porte de manière merveilleuse », argumente Jacques Creyssel, délégué général de la FCD (Fédération du commerce et de la distribution). « Le pouvoir d’achat des ménages recule, c’est la première fois depuis 30 ans, c’est l’origine de tout ça ». Michel-Edouard Leclerc, patron de l’enseigne de grande distribution E.Leclerc, abonde : « On est dans une crise qui touche tout le monde, elle s’impose à nous dans les magasins : depuis septembre 2013, j’ai vu pour la première fois une chute des achats en volume ».
Avant même la réunion, Michel-Edouard Leclerc avait, sur son blog répondu par une fin de non-recevoir. « Sur un an, les cours des produits agricoles ont sérieusement décroché : - 30 % sur la pomme de terre, - 10 % sur le blé, - 12 % sur le maïs, - 7 % sur le sucre... Expliquez-nous pourquoi les distributeurs n’auraient pas le droit d’exiger des diminutions de tarifs », questionne-t-il.


Augmenter les prix ?
« Le consommateur est jusqu’à maintenant très protégé, c’est une question qu’il faut que l’on se pose », suggère Henri Brichart, évoquant une augmentation du prix de vente au consommateur. Pour Jean-Philippe Girard, président de l’Ania (industriels), il faut revenir à des tarifs qui permettent « un juste revenu pour les agriculteurs, des marges suffisantes pour les industriels et les distributeurs, tout en respectant les consommateurs ».
« Si le but de cette discussion est de dire qu’il faut augmenter les prix, je ne suis pas d’accord, on ne maintiendra pas la consommation, le consommateur ne l’acceptera pas », tranche Michel-Edouard Leclerc. Selon lui, les prix bas permettent de « garder les volumes vendus et la relation avec le client, pour réajuster les compte-tours quand le contexte économique sera meilleur ». Ce à quoi Xavier Beulin répond : « Nous ne demandons pas systématiquement des prix en hausse, mais des négociations équitables et le respect des contrats ». Avec, semble-t-il, le soutien des consommateurs : « Nous n’avons jamais demandé le prix le plus bas à n’importe quel coût social, simplement le prix qui reflète l’évolution des matières premières », répète Olivier Andrault.
Reste à savoir si l’État restera ferme, pris entre la volonté de maintenir le pouvoir d’achat des consommateurs, visible à court terme, et celle d’assurer la bonne marche de l’économie agroalimentaire et de ses emplois.

Point de vue de Laurent Verhaeghe, président de la FRSEA Nord-Pas de Calais

Faire la guerre, c’est détruire !

Perte de parts de marché, fermetures de sites, retards en innovation, la litanie est hélas connue.
La guerre des prix détruit nos filières, nos fermes, nos usines et tue nos territoires. Avec la compétition économique actuelle, avec les normes techniques, sanitaires et environnementales, avec la technicité nécessaire, ce qui est détruit dans nos filières ne sera jamais reconstruit. C’est perdu à jamais. L’éleveur qui arrête les vaches ne recommencera pas, l’usine qui ferme ne rouvrira jamais, le savoir-faire perdu dans une zone l’est définitivement. Nous sommes les premières victimes de cette guerre, et c’est nous qui la finançons !
Comment réagir, comment lutter ? Nous en appelons tout d’abord à changer de modèle, à remettre nos valeurs au cœur de l’économie. En tant que paysans, nous pouvons porter ce message. Nous avons le collectif chevillé au corps, et nous savons que l’intérêt commun n’est pas la somme des intérêts individuels. La réponse est aussi dans la mise en avant de l’origine de nos produits et l’arrêt du matraquage réglementaire et administratif pour pouvoir regagner en compétitivité. C’est ce que nous avons encore dénoncé vigoureusement lors de nos opérations syndicales de juin dernier.
Pour continuer à manger français, nous devons être capables de produire français. Nos aînés ont su faire de la France une grande puissance agricole et agroalimentaire, preuve que nous en avons les ressources et moyens. Nous ne pouvons pas laisser partir l’héritage en fumée, c’est notre bataille.

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