Le Syndicat Agricole 12 août 2016 à 09h00 | Par Le Syndicat Agricole

Crise migratoire : le ras-le-bol des agriculteurs du Calaisis

La profession agricole tire la sonnette d’alarme face à la recrudescence des dommages aux cultures provoqués par les migrants dans les environs de Calais.

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Les dégâts aux cultures sont plus importants aux abords de l'autoroute A16. © DR Un champ de lin jonché de détritus. © DR Les agriculteurs retrouvent des cartouches de gaz lacrymogène dans les parcelles, vestiges des affrontements entre les migrants et les forces de l'ordre. © DR À proximité de la Jungle, les migrants utilisent parfois des boules de foin pour traverser les wateringues. © DR Les agriculteurs ont créé un pont de fortune avec un poteau électrique pour éviter que les migrants n'arrachent le lin pour combler les watergangs © DR Pour dresser des barrages sur l'A16, les migrants coupent notamment les arbres des délaissés d'autoroute pour bloquer les camions qui se dirigent vers l'Angleterre. © DR Cachés dans les champs, les migrants couchent les blés qui ne pourront pas être moissonnés © DR

Exaspérés, des exploitants agricoles demandent à être indemnisés des dégâts occasionnés par le passage des migrants dans leurs parcelles. « Une douzaine d’agriculteurs sur les communes de Marck, Calais et Guemps sont impactés, indique Pierre Lavallée, président du syndicat agricole cantonal de Calais de la FDSEA du Pas-de-Calais. Il y a eu des dégâts dans des champs de céréales (blé et avoine), de lin, de colza, de betteraves et de pommes de terre ». Le 1er août dernier, les services de la DDTM 62 se sont rendus sur le terrain, afin de dresser un état des lieux précis de la situation.

« Guet-apens » sur l’A16
L’objectif des migrants est d’accéder aux poids lourds par tous les moyens pour essayer de passer au Royaume-Uni. « Les autorités ont sécurisé le tunnel sous la Manche et la rocade portuaire de Calais et les aires de repos ont été fermées, indique Pierre Lavallée, président du syndicat agricole cantonal de Calais de la FDSEA 62. Les migrants visent donc la zone de fret du Transmarck. Ils passent à travers les champs et remontent le long de l’autoroute vers Dunkerque jusque Guemps ». Depuis quelques semaines, c’est le même scénario qui se répète pratiquement toutes les nuits sur cette portion de l’A16 : « Pendant qu’une vingtaine d’entre eux balancent tout ce qui leur tombe sous la main sur la chaussée pour dresser un barrage, il y en a plus d’une centaine qui se cachent dans les champs de blé qui bordent l’autoroute, explique le responsable de la FDSEA 62 du Calaisis. Dès qu’un camion s’arrête, ils se mettent tous à courir vers lui pour tenter d’y grimper. C’est à ce moment-là que les forces de l’ordre interviennent pour les disperser, tout en protégeant les agents de la DIR Nord qui s’empressent de dégager la route et de nettoyer. C’est un cycle sans fin, puisque lorsqu’une zone est sécurisée, ils se déplacent un peu plus loin pour préparer un nouveau guet-apens. En résumé, c’est la guerre une nuit sur deux sur l’A16 ! »

Les cultures piétinées
Ces tentatives quasi-quotidiennes occasionnent d’importants dégâts aux cultures, mais pas seulement : « Lorsqu’une centaine de personnes se couchent dans les blés, cela fait d’immenses ronds d’épis écrasés qu’on ne peut plus récolter, un peu comme des « crop-circles », précise Pierre Lavallée. C’est insupportable, surtout cette année où tous les quintaux rentrés dans les silos vont compter. Il y a aussi les passages dans les champs qui, à force, deviennent des chemins, les clôtures sont arrachées, les troncs d’arbres sciés pour les barricades, les andains de lin ainsi que les ballots de paille et de foin volés pour traverser les wateringues et allumer des feux, sans oublier tous les morceaux de ferraille, de bois, canettes en aluminium et autres bouteilles en plastique qui restent dans les champs et polluent ». Des déchets qui posent problème notamment dans les pâtures et parcelles situées à proximité de la « Jungle » : « Ils peuvent se retrouver dans les boules de foin qui servent à nourrir les animaux, affirme le responsable syndical. Cela peut être dangereux pour eux en cas d’ingestion ». Néanmoins, c’est le risque de casse sur les machines agricoles en pleine moisson (voire de l’accident corporel) qui inquiète : « Il ne manquerait plus qu’une moissonneuse-batteuse soit endommagée par des débris métalliques ou un vélo abandonné, s’inquiète Pierre Lavallée. Les accidents sont toujours possibles surtout la nuit ; cela mettrait en danger notre sécurité et celle de nos salariés. Là, ce serait vraiment la goutte d’eau qui ferait déborder le vase ».
Par ailleurs, certains agriculteurs sont aussi touchés sur leurs exploitations : « Des migrants squattent les hangars agricoles ou viennent carrément se cacher dans les corps de ferme, confie Pierre Lavallée. Des vols de matériel et des agressions ont également été signalés ». Et de poursuivre : « Toutes les nuits, ce sont les chiens qui aboient. Beaucoup sont sur les nerfs ; certains ne dorment pratiquement plus, cela devient infernal. Ce climat délétère met une pression supplémentaire sur nos épaules ; vu la conjoncture actuelle, on n’avait vraiment pas besoin de cela. Le moral, qui n’était déjà pas au beau fixe, en prend forcément un coup ».

« Un réel manque à gagner »
Toujours est-il que cette situation a de graves conséquences économiques pour les exploitants du secteur : « Le manque à gagner est réel, insiste le responsable syndical. Par exemple, on ne peut plus passer de  contrats avec Bonduelle pour cultiver des légumes, l’industriel ne voulant pas prendre le risque de retrouver du plastique dans ses conserves ». Plus largement, les dégâts et la pollution liés à la présence des migrants entraînent une augmentation des coûts de production et de la charge de travail : « Rentrer le matériel d’irrigation tous les soirs, remettre en état les parcelles, constitue un surplus de travail non négligeable », souligne Pierre Lavallée. Rien que le temps passé au ramassage des détritus varie selon les cas d’une matinée entière à plus de 30 heures. Quid des indemnisations ? « Nous avons eu en mai dernier un premier rendez-vous à la sous-préfecture de Calais, mais rien n’a bougé, lance le responsable FDSEA 62 du Calaisis. Grâce à la mobilisation syndicale, nous avons obtenu fin juillet un nouvel entretien à Arras, cette fois directement avec la préfète du Pas-de-Calais, Fabienne Buccio. Celle-ci a décidé d’envoyer sur place un responsable de la DDTM 62 pour faire une première évaluation des dégâts ». Et d’ajouter : « Le souci est qu’il n’existe pas actuellement d’enveloppe dédiée pour dédommager les dégâts aux cultures. La solution doit donc être trouvée au niveau des ministères de l’Agriculture et de l’Intérieur, pour débloquer les fonds nécessaires ». Outre les aspects financiers, il reste aussi plusieurs points pratiques à régler, comme la destruction des blés couchés : « Comment va-t-on procéder sachant que les parcelles sont situées en bordure d’autoroute et que leur destruction mécanique n’est pas envisageable, s’interroge Pierre Lavallée. Une fois la récolte terminée, aura-t-on l’autorisation de les brûler ? ».

MDS

Interview de Mathilde Guérand, responsable du service de l’économie agricole de la DDTM 62

« Le chiffrage des dégâts est en cours de finalisation »

Vous êtes allée sur le terrain faire un état des lieux de la situation. Les agriculteurs seront-ils indemnisés ?
Il s’agissait d’abord de réaliser, à la demande de la préfète du Pas-de-Calais, une estimation précise des pertes causées par le passage des migrants dans les champs. L’idée étant de pouvoir disposer de financements afin de dédommager les exploitants agricoles concernés. Sachant qu’à l’heure actuelle, il n’existe ni de dispositif d’indemnisation préétabli, ni de lignes de crédits dédiées à ce type de dégâts. Du coup, une fois cette étape de recensement terminée, les services de la préfecture du Pas-de-Calais transmettront le dossier aux ministères concernés qui prendront la décision finale.

Combien de temps cela va-t-il prendre ?
C’est difficile à dire aujourd’hui. Cela va dépendre du temps nécessaire pour trouver ou créer les lignes de crédits ; ce qui demandera peut-être des aménagements budgétaires. Une chose est sûre, c’est que le traitement des dossiers sera aussi simple et rapide que possible.

Avez-vous pu chiffrer les dégâts ? Quelles seront les modalités d’indemnisation ?
Le chiffrage est en cours de finalisation et va demander une validation. L’estimation des surfaces impactées a été réalisée à partir des dégâts visibles sur le terrain. Une des principales difficultés est que ces dégâts évoluent de jour en jour et qu’il faut pouvoir gérer une situation qui ne va pas a priori s’arrêter dans les semaines qui viennent. Les données recueillies ont été recoupées avec celles du registre parcellaire graphique (RPG) de chacune des parcelles impactées. Et ce pour chaque exploitant. Le calcul des indemnités sera certainement basé sur le barème des calamités agricoles établi fin 2014 par les services de la DDTM avec la profession agricole. Celui-ci est révisé tous les trois ans et donne pour chaque culture un rendement moyen, ainsi qu’un prix moyen (sur la base de la moyenne quinquennale), ce qui permet de donner une valeur estimative. Le temps passé par les agriculteurs pour le ramassage des déchets a aussi été pris en compte. Néanmoins, certains impacts non matériels (notamment ceux qui concernent l’activité de l’exploitation) sont difficilement chiffrables.

Quelles seront les incidences en cas de contrôle PAC ?
Certains agriculteurs ont anticipé (vu que la situation dure depuis plusieurs années) en déclarant les surfaces touchées en SNE (surfaces agricoles temporairement non exploitées). Or, les DPB ne peuvent être activés pour ces surfaces en SNE. Au bout de deux ans, l’exploitant risque ainsi de voir repartir une partie de ses DPB à la réserve nationale. En clair, cette solution implique potentiellement une perte financière pour l’exploitant. Dans le cas des surfaces mises en culture, pour lesquelles des dégâts post-implantation ont été constatés, les services seront attentifs à ce que le traitement des dossiers se fasse avec bienveillance. Il n’y aura normalement pas de difficultés particulières.

Propos recueillis par MDS

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