Le Syndicat Agricole 16 décembre 2016 à 09h00 | Par Le Syndicat Agricole

Chalarose : « Il faut agir avec discernement »

Une véritable course contre la montre s’est engagée dans la région contre la maladie du frêne. Interview de Benjamin Cano.

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La chalarose est due à un champignon, Hymenoscyphus fraxineus, qui s’attaque aux frênes sains en provoquant le flétrissement de leur feuillage puis le dessèchement des rameaux. Si la mortalité de son houppier, c’est-à-dire l’ensemble de ses branches, est supérieure à 50 %, le frêne a peu de chance de survie.
La chalarose est due à un champignon, Hymenoscyphus fraxineus, qui s’attaque aux frênes sains en provoquant le flétrissement de leur feuillage puis le dessèchement des rameaux. Si la mortalité de son houppier, c’est-à-dire l’ensemble de ses branches, est supérieure à 50 %, le frêne a peu de chance de survie. - © CRPF, Benjamin Cano

Présent en moyenne dans plus de 60 % des forêts de la région, le frêne représente près de 15 % du volume total de bois sur pied. Dans le Pas-de-Calais, il représente même jusqu’à plus de 40 % du boisement des forêts domaniales (46 % à Boulogne, 39 % à Desvres et 32 % à Hardelot). Il s’agit d’ailleurs de la première essence de ce département en surface forestière. Aujourd’hui, cette ressource d’enjeu important est menacée par une maladie émergente : la chalarose. Benjamin Cano, coordinateur santé des forêts du Centre régional de la propriété forestière des Hauts-de-France (CRPF), fait le point sur l’évolution de la maladie et ses impacts sur la filière forêt-bois dans la région.

Quelle est aujourd’hui la gravité de la situation dans la région ?
À l’échelle régionale, le niveau de gravité est relativement hétérogène. Grâce aux avancées de la recherche, on sait aujourd’hui que plus le frêne et présent dans les peuplements, plus le champignon se reproduit abondamment. On peut donc distinguer trois grandes zones dans les Hauts-de-France qui se caractérisent par des niveaux de vigilance allant de maximal à faible. La zone la plus impactée s’étend ainsi du Boulonnais (le secteur le plus touché) jusqu’au nord de l’Aisne (Thiérache). Il s’agit des secteurs où les peuplements de frêne sont les plus importants. Dans les Flandres, les bordures au sud de la vallée de la Somme et l’Aisne médiane, on trouve des situations de vigilance plutôt modérées. Dans l’Oise, le seuil de vigilance reste faible avec seulement quelques secteurs qui présentent des impacts significatifs, mais sans gros dégâts pour le moment. Globalement, si le champignon est bien présent dans toutes les forêts de la région où le frêne est présent, le niveau de dégâts observés dans les forêts du Boulonnais reste pour lemoment circonscrit. Il faut néanmoins bien comprendre qu’il ne s’agit là que d’une photographie de la situation en 2016.

Est-ce que cela veut dire que le frêne va disparaître de nos forêts ?
En termes de dynamique sur le long terme, la situation s’avère préoccupante. On constate une dégradation généralisée de l’état de santé des frênes, même si leur dépérissement évolue plutôt moins rapidement que ce que l’on pensait lors de l’apparition de la chalarose en France.
Depuis 2008, c’est-à-dire l’année de la détection d’un premier foyer en Haute-Saône (suivie de celle d’un second foyer distinct dans le Pas-de-Calais en 2009), le champignon a déjà colonisé la moitié du pays. Une fois que les premiers symptômes s’expriment dans un peuplement, celui-ci se dégrade généralement en quelques années. Bien que la propagation de la maladie ait été rapide (entre 50 et 70 km par an), l’évolution de la maladie semble, elle, plutôt progressive, notamment pour les peuplements adultes. En tout état de cause, le frêne traverse une crise sanitaire sans précédents.

Quels sont les enjeux économiques ?
Ils concernent principalement les frênes adultes sur pied dont les débouchés commerciaux ont une forte valeur ajoutée comme le bois d’œuvre et l’ameublement. L’objectif est de passer cette crise en minimisant les sacrifices d’exploitabilité tout en limitant les risques de déséquilibre des marchés. Cela serait préjudiciable à la valorisation de cette ressource en bois sur pied. Sur les 10 millions de mètres cubes (m3) de frênes sur pieds présents dans la région, 8 millions de m3 sont à enjeu « fort » ou « modéré », dont 3 millions de m3 de bois d’œuvre facilement valorisable. Le caractère évolutif de la maladie nous donne toutefois du temps et des marges de manœuvre, afin de s’organiser au mieux et d’exploiter en priorité les secteurs les plus impactés. À noter que pour les peuplements plus jeunes, la dégradation est nettement plus rapide. Mais les enjeux économiques sont de moindre importance, car ces ressources sont plutôt destinées à des circuits de valorisation en bois énergie ou bois de chauffage. Il s’agit d’un marché très porteur dans la région. Pour les propriétaires forestiers, cela signifie que le sacrifice est probablement moindre que dans d’autres régions moins bien positionnées sur ces marchés.

Peut-on contenir la maladie ?
En étudiant la biologie et le comportement (modes de reproduction et de dispersion) de la chalarose, on s’est très vite aperçu qu’il n’était pas possible de l’éradiquer complètement, ni même de la contenir. Le champignon se reproduit à même le sol, puis affecte les frênes par sporulation aéroportée. Chaque été (période infectieuse), des milliards de spores qui émanent de la litière et qu’on appelle inoculum, se retrouvent dans l’air et contaminent les frênes. En théorie, pour éradiquer la maladie, il faudrait désinfecter le sol de toutes les forêts sur un mètre d’épaisseur ; ce qui reviendrait à détruire tout son écosytème. De plus, pour qu’elle soit efficace, il faudrait réaliser cette opération à très grande échelle ; car l’inoculum est présent partout en Europe du Nord et de l’Est. La seule solution est d’essayer de réduire les quantités d’inoculum présent dans l’air, en réalisant des coupes d’éclaircie dans des frênaies au profit d’individus moins symptomatiques. Cela permettrait tout au plus de diminuer localement la quantité d’inoculum et donc l’agressivité du champignon. Il est d’ailleurs probable que l’on assiste naturellement à cette diminution d’inoculum, à mesure que les frênaies dépérissent, par la raréfaction du support nécessaire à la reproduction du champignon.

Existe-t-il des frênes naturellement résistants, voire tolérants, au champignon ?
Cette résistance génétique à la chalarose est aujourd’hui avérée, mais concerne seulement 1 à 2 % des frênes, ce qui n’évitera pas l’effondrement des populations à l’échelle européenne. Néanmoins, cela permet d’étayer de façon plus précise les stratégies à mettre en œuvre dans un peuplement touché par la maladie. Si on détecte la présence de frênes asymptomatiques au milieu d’une frênaie ravagée, la probabilité que ces arbres expriment une résistance génétique s’avère très élevée. Cela justifie de les repérer et de les conserver pour s’en servir comme géniteurs des futures générations de frênes. Ce type de perspective est d’autant plus encourageante que l’héritabilité de cette résistance est assez élevée chez le frêne (de l’ordre de 47 % d’après les premiers résultats de recherche). Un référentiel national des arbres résistants est en cours d’élaboration dans le cadre du programme Chalfrax (cf. encadré). Par ailleurs, on cherche aussi du matériel génétique d’arbres tolérants, c’est-à-dire des individus exprimant des symptômes de la maladie mais qui sont capables de contenir l’infection tout en continuant de croître. Cette approche s’avère même préférable ; car dans le cas d’une résistance génétique complète, le risque que le champignon la contourne à terme, reste élevé.

Que doit faire un propriétaire forestier si ses arbres sont malades ?
Le CNPF a édité dès 2013 un outil d’aide à la décision pour les propriétaires forestiers de la région. Celui-ci se présente sous la forme d’un guide téléchargeable en ligne sur le site du CRPF Hauts-de-France. On y suggère des méthodes de diagnostic permettant de mesurer de manière objective le degré de gravité à l’échelle d’un peuplement, et aboutissant à plusieurs orientations de gestion. On y rescence également les facteurs discriminants (part du frêne dans les peuplements, dimension des bois, rapidité d’expression des dégâts et état sanitaire). Toujours est-il qu’il est indispensable d’agir avec le plus grand discernement, en réalisant au préalable un diagnostic annuel des peuplements in situ, pour évaluer précisément la vitesse de développement de la maladie. Les données doivent être collectées le plus objectivement possible via un système d’échantillonnage statistique et de notation des peuplements. En fonction des résultats, le propriétaire s’orientera vers des itinéraires de gestion différents et surtout plus ou moins drastiques : du renouvellement total par coupe rase et plantation d’autres essences, au maintien en production par coupes sanitaires, en passant par le recrutement d’autres essences spontanément présentes dans les peuplements. L’idée étant de privilégier l’approche la plus économe possible pour le propriétaire.

Propos recueillis par MDS

Le projet Chalfrax

Lancé en 2015, Chalfrax est un programme de recherche et développement innovation porté par le CNPF. Il s’articule autour de cinq axes transversaux d’investigations dont les résultats doivent aboutir à l’élaboration d’une stratégie de gestion harmonisée et opérationnelle pour gérer les frênaies sinistrées par la chalarose. Le projet s’appuie sur un partenariat associant organismes de recherche (Inra), services du ministère de l’Agriculture (DSF), établissements publics (CNPF, ONF), ainsi que les gestionnaires et représentants de la forêt privée (UCFF, Fransylva). L’aboutissement de Chalfrax est prévu pour fin 2019 pour une diffusion des résultats à l’ensemble de la filière forêt-bois en 2020. D’ici là, les restitutions des investigations entreprises feront l’objet d’actions de communication en 2017 via des outils dédiés (site web, lettre d’infos).

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