Le Syndicat Agricole 19 novembre 2015 à 15h00 | Par Le Syndicat Agricole

Anticiper les spécificités climatiques annuelles

Philippe Gate, directeur scientifique d’Arvalis, nous donne quelques pistes sur le visage que pourrait avoir l’agriculture nordiste à l’horizon 2050.

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Les régions où les sols sont profonds, comme dans le Nord-Pas de Calais, seront moins défavorisées que d’autres par le réchauffement climatique en raison d’une meilleure réserve utile des sols. © M-A. Carré Le réchauffement devrait surtout se traduire par une instabilité et une grande variabilité d’une année sur l’autre. Les hivers pourront être doux mais des épisodes de gel sévères seront possible. © DR

Face à la hausse des températures et à la grande variabilité du climat d’une année sur l’autre, l’agriculture va devoir s’adapter. Le nord de la France ne fait pas exception mais la région dispose d’atouts pour faire face à cette nouvelle donne, notamment la profondeur de ses sols. Philippe Gate, directeur scientifique d’Arvalis, nous donne quelques pistes sur le visage que pourrait avoir l’agriculture nordiste à l’horizon 2050.

A-t-on déjà une idée du climat qu’il fera dans le Nord-Pas de Calais en 2050 ?
Ce qui est certain, c’est qu’il y aura une hausse des températures. Concernant la pluie, la répartition d’une année sur l’autre va être très variable. Mais le fait le plus marquant ne sera pas le réchauffement, ce sera surtout une plus grande variabilité entre les années avec la présence d’aléas climatiques interannuels de plus en plus fréquents : pluies mal réparties, sécheresses plus sévères, épisodes de gel… En termes de prévisions et donc de préconisations, tout risque d’être plus compliqué. Par ailleurs, toutes les régions françaises ne seront pas logées à la même enseigne. Le réchauffement climatique aura des conséquences plus ou moins défavorables selon les secteurs. Les régions qui seront le moins défavorisées seront sans doute celles de la bordure maritime et du nord de la France. C’est le bilan hydrique qui va faire la différence demain : les régions où les sols sont profonds, comme dans le Nord-Pas de Calais, seront plutôt favorisées en raison d’une meilleure réserve utile des sols (réservoir en eau utilisable d’un sol, ndlr). À pluviométrie équivalente, la région en profitera mieux que d’autres, comme dans le centre de la France où les sols sont moins profonds.

Quelles pourront-être les conséquences sur les espèces cultivées dans notre région et quelles seront les stratégies d’adaptation ?
Pour le blé, une des principales problématiques concernera les fortes températures avec l’augmentation du risque d’échaudage du grain. La stratégie adoptée ne se jouera sans doute pas sur la date de semis mais se situera surtout au niveau variétal avec le développement de variétés plus adaptées aux fortes températures. Le premier facteur limitant ne sera pas la sécheresse mais les fortes températures.
Certaines espèces comme la betterave vont sans doute profiter de la hausse des températures et de l’ensoleillement : en effet, pour cette culture semée au printemps, c’est notamment le rayonnement intercepté par la plante pendant la phase végétative qui détermine le rendement final en sucre par hectare. Si le rayonnement augmente, ce sera bénéfique pour la culture. Et cet effet pourrait perdurer pendant au moins 20 ou 30 ans.
Pour les céréales et les protéagineux, il faut aussi travailler sur la tolérance au froid et le durcissement des plantes, car un blé qui descend en température au fur et à mesure que l’hiver s’installe peut supporter des températures très basses grâce à un endurcissement progressif des plantes. Par contre, à l’avenir, on peut craindre des automnes et des hivers doux et la survenue brusque de gel. Il faut donc travailler sur la rapidité d’endurcissement des plantes.
En maïs, c’est surtout le raccourcissement du cycle végétatif qu’il faudra éviter car cela provoque des baisses de rendement. L’enjeu sera de développer des variétés que l’on pourra semer plus tôt au printemps pour mettre en place une stratégie d’évitement vis-à-vis des fortes chaleurs. Les nouvelles variétés devront donc avoir aussi une aptitude à croître avec des températures basses au début du printemps.

Et quid des maladies et des ravageurs ?
Concernant les maladies, les modèles ne permettent pas de savoir lesquelles seront présentes mais à l’image des aléas climatiques qui seront de plus en plus imprévisibles, nous n’aurons sans doute pas le même cortège de maladies d’une année sur l’autre. Des évolutions sont déjà constatées dans ce domaine. En 2013, il y a eu de la rouille jaune partout sur le territoire, certains producteurs du sud de la France n’en avaient jamais vu. À l’inverse, on va davantage rencontrer des épisodes de rouille brune dans le Nord.
Il faudra donc développer des variétés capables de tolérer plusieurs types de maladies.
Pour les ravageurs, il y a encore de grandes incertitudes. Altises, pucerons, nématodes, taupins… on sait qu’ils seront présents mais pas dans quelle proportion. Les fortes températures sont une sorte de moteur thermique de leur démographie.

Quelles seront les opportunités concernant de nouvelles cultures ?
Les cultures intermédiaires pourraient tenir une place plus importante en raison de leur capacité à capter l’azote et à le restituer. Pour certaines, elles pourraient même devenir des cultures de vente pour des débouchés comme la méthanisation ou la chimie verte.
Demain, avec un climat réchauffé, on verra peut-être réapparaître des blés de printemps qui pourront être semés après une culture intermédiaire et bénéficier de l’apport azoté. Autre avantage : deux cultures par an permettent d’avoir une teneur en protéines du blé plus élevée.
Au-delà des nouvelles cultures, pour faire face à la hausse des températures, il y aura sans doute des stratégies d’adaptation. Par exemple, les orges de printemps, moyennant un ajustement variétal, pourraient être semées à l’automne afin d’éviter les fortes températures de fin de cycle et le risque d’échaudage du grain.

Comment vont évoluer les conseils donnés aux agriculteurs ?
L’augmentation des aléas climatiques interannuels va entraîner un changement dans les préconisations. Il va falloir développer des modèles et des outils plus performants pour essayer d’anticiper les tendances d’une année en termes de maladies, de ravageurs ou de météo. Ces évolutions sont déjà en marche grâce au développement des capteurs qui permettent de collecter de plus en plus de données. Concernant les préconisations variétales, là aussi les choses sont déjà en train d’évoluer. Auparavant, on préconisait à l’agriculteur de semer les trois variétés qui avaient obtenu les meilleurs rendements dans les essais menés. Aujourd’hui, la préconisation se fait toujours sur trois variétés mais on recherche surtout des caractères qui vont être le mieux adaptés à l’année et à la situation de l’agriculteur. Nous n’aurons jamais de variétés qui résisteront à tout, l’enjeu sera surtout de trouver la meilleure combinaison pour minimiser le risque.

Propos recueillis par Virginie Charpenet

Zoom sur... Pollinisateurs désorientés et vergers en péril

Environ 70 % de la production agricole mondiale est liée à la pollinisation. Elle représente un enjeu agricole important pour la région Nord-Pas de Calais, riche en vergers. Un des changements attendus du changement climatique concerne les espèces d’insectes pollinisateurs. « Depuis la Seconde Guerre mondiale, on a perdu les deux tiers de nos insectes pollinisateurs sauvages à cause des pesticides, d’où une baisse de rendements importante, détaille Yves Piquot, maître de conférence en biologie de la conservation. L’augmentation des températures a également un effet direct sur l’activité des insectes qui sont désorientés en termes de calendrier d’activités. » Les fleurs peuvent par exemple s’ouvrir avant que les abeilles soient actives ou l’inverse : une espèce de désolidarisation entre les rythmes des espèces qui peut conduire à une baisse de rendements encore plus importante. « Nous craignons également des effets directs, sur les abeilles sauvages, de l’augmentation des pollutions en rapport avec la hausse des températures », ajoute Yves Piquot. Deux facteurs conjugués qui mettent les vergers en péril.

Alexandra Pihen

Adapter la région aux changements climatiques

« Quelle sera l’agriculture de demain ? Comment gérer la montée des eaux sur le littoral ? Comment gérer la pollution ? Chercheurs, aidez-nous à envisager les différents scénarios climatiques du Nord-Pas de Calais pour nous aider à nous adapter ! » C’est cet appel lancé par la Région afin de fournir des éléments de réflexion aux décideurs régionaux qui a conduit, dès 2013, des chercheurs et des experts à se réunir au sein d’un collectif d’expertise régionale pour le climat et son évolution (Cercle), rappelle Emmanuel Cau, vice-président délégué à l’aménagement du territoire, à l’environnement et au plan climat au conseil régional Nord-Pas de Calais.
À la suite de deux conférences en décembre 2013 et en avril 2015, un premier rapport a été publié le 10 novembre 2015, présenté par la Région dans les locaux de la MESHS à Lille. Il décline les 24 exposés de 29 chercheurs – Université de Lille, Université du littoral Côte d’Opale, CNRS – sur presque 300 pages : « Le changement climatique : des impacts régionaux aux pistes d’adaptation, du Nord-Pas de Calais à l’Eurorégion ». Mer, littoral, eaux continentales, biodiversité, qualité de l’air, santé, milieu urbain, tous les impacts du changement climatique sur la région ont été passés au peigne fin pour bénéficier d’analyses scientifiques et de pistes d’adaptation. « Même si des incertitudes persistent, la trajectoire actuelle du changement climatique prévoit un réchauffement de 3,5 °C et une montée des eaux pouvant atteindre 1 mètre en 2100. On ne peut plus raisonner sur des bases cycliques. L’avenir n’est plus écrit dans le passé ! », affirme Yves Fouquart, coordinateur du Cercle, physicien spécialiste des transferts radiatifs et ancien membre du GIEC.

Alexandra Pihen

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